© Jean-Benoît Nadeau

© Jean-Benoît Nadeau

Mon voisin d'en-face-de-biais-de-l'autre-bord-de-la-rue, Larry, a un beau catamaran qui dort dans une remorque devant sa maison. Après les skis dans le bain, le catamaran dans le désert.

Remarquez que Larry n'est pas seul. On voit un peu partout dans le quartier des types avec des hors-bord. J'ai même noté sur Broadway, juste à l'est de chez moi, un magasin de plaisance, MarineMax, avec des beaux yachts.

Quand on se promène dans le pays, c'est remarquable, surtout sur la 93 vers Las Vegas. On traverse un désert particulièrement aride, et pourtant, on dirait qu'une maison sur deux a son bateau. Il fallait bien venir au pays des cactus pour voir tant de bateaux.

Univers transplanté

Moi qui aime beaucoup la randonnée, je n'avais pas imaginé qu'on puisse en faire autant à Phoenix. Peut-être à cause de la sécheresse. Et pourtant, Phoenix occupe une large cuvette aride bordée de montagnes, alors les sentiers sont abondants.

La vue est toujours spectaculaire, si on aime les paysages austères et décharnés. Mais l'autre truc qui ressort de chacun des paysages, c'est le nombre sidérant de terrains de golf, qui détonnent comme autant d'oasis verdoyantes dans le kaki ambiant.

Je n'ai jamais compris le golf, et encore moins le golf dans le désert. C'est une tentative d'univers transplanté. Le golf vient de l'Écosse, où il n'y a rien sauf beaucoup d'eau. Ici, ils ont tout, sauf de l'eau. Mais ils dépensent des fortunes pour entretenir des verts éclatants, des pelouses bien fournies et des marres bien boueuses où vont se perdre les baballes.

L'irrigation du colon

Il y a deux semaines, nous avons passé le samedi après-midi et la soirée à l'ouest de Phoenix, chez un couple d'institutrices qui ont une belle maison dans les champs. Rona et Mary y vivent avec leurs cinq enfants - deux bios, trois adoptés -, leurs trois chevaux, une chèvre et un chien.

Dans cette partie très rurale de Phoenix, tout le monde a de très vertes pelouses. Ici, ils n'arrosent pas : ils irriguent, carrément. Toutes les deux semaines, dans la nuit du lundi, Mary se lève pour aller ouvrir la vanne. Et là, en deux heures, son terrain est complètement inondé sous 10 centimètres d'eau.

L'irrigation, ça ne s'improvise pas : il faut des canaux qui vont chercher l'eau très loin; il faut tout un système de vannes; il faut un terrain très plat bordé de remblais. Il faut aussi beaucoup de coordination pour gérer les allocations en eau.

Mary, son tour vient entre 1 et 3 heures du matin. À 3 heures, il faut qu'elle ferme la vanne, car son voisin, à qui c'est le tour, vient d'ouvrir la sienne et attend l'eau. Rona, la blonde de Mary, m'a expliqué qu'ils font ainsi parce que c'est une région agricole et que tout le monde fait comme ça.

D'où vient l'eau? Ah ça... Personne ne se pose trop de questions. Peut-être du Colorado. On ne sait pas.

Que d'eau, que d'eau

Depuis que je suis ici, le contraste me saisit chaque jour entre l'aridité du terrain et le mode de vie des habitants. Aucun rapport. Ils n'ont pas d'eau et pourtant ils font des golfs, des piscines, ils irriguent leurs jardins.

Si c'était seulement pour boire, mais non : il faut qu'ils jouent avec l'eau. À Lake Havasu City, il y a même un type qui a fait venir le pont de Londres - le vrai - pour le remonter entre la berge et une île au milieu du Colorado. Il trouve que ça fait beau.

En fait, les Arizoniens, comme tous leurs compatriotes à l'ouest du Nebraska, dépensent des fortunes colossales pour se donner l'illusion de l'eau. Dès qu'il y a un peu d'eau, ils montent un barrage, qui retient l'eau dans un immense réservoir. Si l'eau est sous terre, il faut qu'ils la pompent.

Cette soif délirante a suscité des travaux de génie proprement pharaoniques pour pomper, canaliser, endiguer, barrer, accumuler. Le plus gros est le lac Meade, sur le Colorado, retenu par le barrage Hoover, un monstre gigantesque. Tous ces ouvrages ne produisent qu'accessoirement de l'électricité : le Lac Meade sert d'abord à abreuver Los Angeles et Las Vegas, deux autres villes conquises sur le désert.

Phoenix, elle, va puiser son eau également dans le Colorado, en aval, à 350 kilomètres de distance, dans le Colorado, et achemine le tout dans des canaux à ciel ouvert qui sont les artères principales de sa survie.

Dans l'ouest, conserver l'eau, cela ne veut pas dire la préserver. Conserver l'eau, cela veut dire s'en servir. L'eau qu'on laisse couler dans un fleuve en pure perte, l'eau qu'on ne pompe pas de la terre est de l'eau gaspillée.

La vie subventionnée

L'Ouest américain, c'est un peu la lune. On y trouve très peu d'eau. Si peu en fait que l'Ouest a atteint sont potentiel naturel de population, très bas, vers 1890. C'est aussi vers cette époque que le gouvernement fédéral a lancé une politique d'irrigation colossale qui a coûté plus cher que la conquête de la Lune.

Je suis en train de lire Cadillac Desert, de Marc Reisner, qui raconte tous les dessous de cette politique d'irrigation. Celui qui l'a voulue était Théodore Roosevelt, le petit cousin de Franklin Delano et grand « conservationiste » devant l'Éternel. Son but était bien simple : installer le maximum de piétons afin de bloquer les visées japonaises et la colonisation chinoise sur l'ouest du continent.

Pour y parvenir, il a fallu bâtir et entretenir des centaines de barrages et de digues, et des milliers de kilomètres de canaux et de pipelines.

L'ironie suprême, c'est que l'Ouest est justement cette partie des États-Unis qui cultive le mythe de l'individualisme, la haine des impôts et la méfiance viscérale vis-à-vis du big government. Et pourtant, tout leur mode de vie, ici, repose sur des projets collectifs du gouvernement fédéral financés à 95 % pour les contribuables de l'est.

Ça fait tache sur le mythe.

Lecture

Cadillac Desert, de Marc Reisner.

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Jean-Benoît Nadeau

Jean-Benoît Nadeau

Jean-Benoît Nadeau

Journaliste au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Ses recherches pour son prochain livre l'amènent maintenant dans le Sud-ouest américain, quelque part à l'ouest du Pecos...»

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