© Jean-Benoît Nadeau

En revenant de Nogales un bon dimanche, nous arrêtons à la Mission San Xavier del Bac, en banlieue de Tucson. On la voit très bien de l'autoroute 19 : typiquement mexicaine, blanche et trapue sur fond de montagnes couvertes de saguaros.

Dans le parking, je dis à ma fille Nathalie, qui a six ans :
« Tiens, on est à la mission.
-- Une mission? Youppi!... Euh, c'est quoi, ma mission?... »

Alors, il a bien fallu que je lui explique les missions, les jésuites, la conversion des Indiens Tohono O'odham, et tout le tralala.

San Xavier del Bac est une mission typiquement mexicaine, avec ses anges baroques, ses lampions à la gloire de la vierge de la Guadalupe, ses exvotos et son gros saint en bois.

Rodéo

Personnellement, j'ai trouvé beaucoup plus intéressant ce qu'il y avait autour de la Mission.
Par exemple, la première chose qui me frappe à l'approche de la mission, c'est le rodéo. Cela se présente en fait comme un gros enclos entouré de gradins, de pickup et de roulottes. Une cinquantaine de personnes regardent des cowboys à cheval attraper des veaux au lasso.
Ils y vont deux par deux : le premier lance le lasso autour du cou ou des cornes; le second lui passe la corde sous les pattes postérieures. Hop! Immobilisé, le veau.
Une manière de festival western de Saint-Tite format familial.

Le charro, pour les intimes

Quand on y regarde de près, on s'aperçoit que les cowboys sont tous indiens. Car le rodéo, comme la Mission, est en territoire Tohono O'odham.
Si on leur demande ce qu'ils font là, ils vous disent qu'ils sont cowboys pour que vous compreniez. Mais entre eux, ils se disent charros, qui est le terme mexicain pour cowboys. Et ce qu'ils font là? À vous, ils vont vous dire qu'ils font le rodéo. Mais entre eux, ils parlent de la charrería.
La charrería de San Xavier del Bac n'est pas du tout un exemple de culture fantasmé comme le festival western de Saint-Tite. C'est vraiment leur culture locale depuis trois siècles.

Culture mexicaine

En fait, la Mission San Xavier del Bac, comme les 23 autres ouvertes par le père jésuite Eusebio Kino, se voulait une ranchería dès 1699. Le but était de sauver les âmes, mais aussi d'apprendre aux Indiens les techniques d'élevage.

Car en vérité, je vous le dis : la culture cowboy n'est pas une invention étatsunienne.
Bien avant que le sud-ouest devienne américain en 1848, les rancheros mexicains avaient déjà développé la plupart des icônes de la culture des cowboys. Ils ont introduit le bronco, la selle à pommeau, les éperons à roulettes, le marquage des bêtes, le lasso, le rodéo, le corral, et la botte de cowboy (que les Français s'obstinent à appeler la santiag).

Bon nombre de termes emblématiques du Far West sont en fait des déformations de l'espagnol. « Mustang » vient de mesteño; « stampede », d'estampida, et le « wrangler » était un caballerango.
Mais il en a d'autres : « buckeroo » est une déformation de vaquero (vacher). Mon favori est le célèbre chapeau de cowboy appelé «ten-gallon », qui n'a jamais contenu dix gallons : ça vient de l'espagnol tan galán (si galant, si beau)!

Sombres héros

C'est vous dire que l'influence culturelle des Mexicains va beaucoup plus loin que le tex mex. En fait, les cultures mexicaines, indiennes et américaines se pénètrent, se chevauchent et se confondent.
Ce brassage s'est fait dans tous les sens. Je vous ai déjà raconté l'agriculture d'irrigation des Indiens et leur consommation de cactus. Mais le brassage va beaucoup plus loin.
Prenez le mustang, bête emblématique des cultures indiennes des plaines. Or, le cheval fut introduit au 16e siècle par les Espagnols. Et les premiers Indiens qui ont maîtrisé le cheval, les Apaches et les Comanches, ont utilisé cette technologie pour se monter un empire et bloquer l'avance des Espagnols au nord du Rio Grande.
Pour finir avec le père Kino : il était autrichien, et il a introduit le zinfandel en Californie. Quant à saint Tite, il était grec, ce qui ne l'a nullement empêché de patronner un festival western quelque part au Québec. Le brassage, je vous dis.

Le ramada quatre étoiles

L'autre truc qui m'a frappé sur la place publique devant la mission, c'est la rangée de ramadas, autre bel artéfact culturel du sud-ouest.
Le ramada ne désigne pas ici une chaine hôtelière bien connue. Le ramada, c'est le nom que l'on donne ici aux abris pour se protéger du soleil: il y en a partout, dans les parkings, les terrains de jeu, les gradins. Ceux de la mission sont en fait les ramadas classiques : des appentis de branchages montés sur quatre troncs tordus avec l'écorce.
D'ailleurs, le mot lui-même signifie branchage en espagnol.

Indian tacos

Ces ramadas couvrent en fait une douzaine d'échoppes qui dégagent une odeur de fumée et de tacos. Car San Xavier del Bac est un des meilleurs endroits pour déguster les « Indians tacos » - appelés aussi « frybread ».
En fait, il s'agit de la version locale de la bonne vieille bannique. La base est une galette de farine frite dans l'huile. Si on la couvre de frijoles, tomates, salade, fromage, cela devient un « Indian tacos ». Si on la couvre de miel, de chocolat ou de sucre, ça devient un « frybread ».

Dans tous les cas, cela vous procure une décharge de 700 calories. D'où l'épidémie de diabète qui sévit dans plusieurs réserves du sud-ouest. Les brassages culturels n'ont pas que du bon.

Mes deux lectures de la semaine

Cowboy culture : A saga of five centuries, de David Dary.
The Comanche Empire, de Pekka Hämäläinen.

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© Jean-Benoît Nadeau

Jean-Benoît Nadeau

Jean-Benoît Nadeau

Journaliste au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Ses recherches pour son prochain livre l'amènent maintenant dans le Sud-ouest américain, quelque part à l'ouest du Pecos...»

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