Billet de banque

Jean-Benoît Nadeau

Vous allez me dire : « Eh, Nadeau! Pis la race, ça ne te fatigue pas? » C'est vrai, ça aussi... Comme aussi le gaspillage... À bien y penser, il y a encore l'étalement urbain... Et la consommation outrancière d'énergie et d'eau, tiens.
Bon bon bon : À part la race, l'étalement urbain, la consommation outrancière d'énergie et d'eau, c'est bien leur attitude à propos des impôts qui me tanne le plus.
Encore que s'ils dépensent tant d'énergie, c'est bien parce que le gouvernement ne la taxe pas suffisamment. D'où étalement urbain.

Une élection spéciale
Je suis totalement fasciné par une élection qui aura lieu la semaine prochaine en Arizona. Il s'agit d'une élection spéciale, commandée par la gouverneure, et qui portera sur une hausse de taxe temporaire.
On imagine guère Jean Charest, Stephen Harper ou Sarko demander la permission pour une hausse de taxe. Ici, on en appelle au peuple.

Cette mesure, appelée Proposition 100, consiste à hausser la taxe de vente de l'État de 1 % - ou plus exactement 1 sou pour chaque dollar. Si c'est oui, la taxe de vente passera de 5,6 à 6,6 %.
La gouverneure s'en excuse, mais elle n'a pas le choix. À cause de la récession, l'État de l'Arizona est cassé - comme tous les États et le fédéral. Gros déficits publics qu'il faut combler. Alors, on coupe.

Le gouvernement de l'Arizona a fermé les relais routiers et délesté 13 des 37 parcs d'État. Ils en sont à couper dans l'école maternelle subventionnée et les soins de santé pour 47 000 enfants de familles à faible revenu.
Le but de cette hausse : sauver les budgets scolaires et universitaires. Tout indique que la mesure sera acceptée. Mais la maternelle subventionnée et les enfants malades sont cuits de toute façon.
C'est à se demander pourquoi, un coup parti, ils n'augmentent pas leur fichue taxe d'un petit 0,4 % de plus. Non, ils préfèrent carrément lâcher une année d'école et les soins de santé à 47 000 enfants.

L'économisme
La dette américaine est colossale; comme d'ailleurs celles de tous les pays développés. Mais le trait distinctif des États-Unis est bien de ne percevoir que très peu d'impôts en regard des obligations qu'il se donne. Moitié moins que des pays comme la France et le Canada.

La doctrine des Américains c'est l'économisme. Tout doit être bon pour l'économie. Ce qui n'est pas bon pour l'économie n'est pas bon pour la nation. Tout le monde est soumis à l'économie.
Or, tout ce qui relève des impôts ou du gouvernement est hors de l'économie, dans les limbes étatiques. C'est un bizarre raisonnement, mais c'est ainsi. Les dons à l'orchestre philharmonique ou aux pauvres, ça, c'est de l'économie. Les sommes fabuleuses que paie chaque famille pour s'assurer, c'est de l'économie.
Mais l'argent que vous payez pour que tout le monde aille à l'école ou soit soigné, non : ça, ce n'est pas l'économie. Ça saigne l'économie. C'est du gaspillage. C'est antiéconomique.

Dégouttons
La croissance économique est primordiale, car c'est elle qui fait croître l'économie. Les impôts? Une très mauvaise manière de redistribuer la richesse. La bonne façon est de la laisser se redistribuer tout seul. C'est la théorie du « trickle down» (qui signifie littéralement : couler goutte à goutte).
Donc, la richesse éclabousse tout le monde, à commencer par les riches, et cela finit par arroser l'ensemble de la société - jusqu'aux enfants nécessiteux malades du cancer qui, dans trois ou quatre ans, seront humectés par toute la richesse qui aura suinté jusqu'à eux. S'ils ne sont pas déjà estropiés, handicapés ou morts.
Heureusement qu'il y a la charité, qui est, elle, déductible d'impôts.

Et le bien commun? C'est la somme de tous les petits biens individuels. 47 000 enfants seront privés de soins subventionnés? Oui, mais la mathématique nous dit que chaque famille sera 0,4 % plus riche. Ah!

Le rêve américain
Cette théorie économique est inapplicable dans la plupart des pays, car elle mène tout droit à la révolution.
Les Chinois l'appliquent avec succès. Leur système tient encore parce que leur croissance est telle que ça éclabousse presque trop, un vrai déluge. Mais les économistes savent que si la croissance chinoise tombait sous les 5 %, les classes inférieures pourraient se fâcher de ne recevoir que des gouttelettes.
Le plus étonnant du modèle américain, c'est bien qu'il n'a pas encore suscité la révolution. C'est parce qu'ils redistribuent un peu tout de même. La création de la Sécurité sociale, qui remonte à la grande Dépression, visait à prévenir la révolution et la montée du socialisme.

Et puis, il y a la force du rêve, qui est pilier central sur lequel repose toute cette construction sociale. Tous les Américains adhèrent à l'idée du rêve américain. Même les pauvres sont convaincus qu'eux ou leurs enfants peuvent s'en sortir. Avec un peu de chance et beaucoup de cœur. S'ils sont pauvres, c'est d'abord leur faute, et surtout pas celle du système.
C'est très, très fort, le rêve.

Envoyez vos commentaires à Jean-Benoît Nadeau: jean-benoit@nadeaubarlow.com

Jean-Benoît Nadeau

*******************
Jean-Benoît Nadeau

Journaliste au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Ses recherches pour son prochain livre l'amènent maintenant dans le Sud-ouest américain, quelque part à l'ouest du Pecos...»

Toutes les chroniques de MSN Actualités