L’Arizona se distingue par l’abondance de ruines précolombiennes.

Habitation troglodyte près de Camp Verde, à 100 km au nord de Phoenix -© Jean-Benoît Nadeau

Phoenix est une ville moderne, une grosse agglutination banlieusardoïde, une manière de Laval aux stéroïdes.

Pour moi, un des attraits particuliers de la capitale de l'Arizona - vous allez rire - réside dans son nom, et ce qu'il nous raconte de la ville.

Habituellement, les villes américaines portent un nom indien, géographique, ou européen (surtout anglais, mais souvent espagnol ou français). Une autre spécialité est le nom concept, genre Philadelphie (les amis de la Sagesse), Providence, ou Truth or Consequences (Vérité ou Conséquences).

Mais Phoenix? C'est clairement concept, mais de quoi au juste?

Le phénix, l'oiseau qui renaît de ses cendres, est un mythe de l'ancienne Égypte. Or, les Égyptiens sont rares dans les rues de Phoenix. Tout comme d'ailleurs les vrais « Phéniciens », même si les habitants de Phoenix se désignent ainsi!

L'explication remonte à l'antiquité.

L'irrigation du colon

L'histoire se passe en 1867, alors qu'un vétéran de la guerre civile américaine, Jack Swilling, traverse la vallée déserte de la rivière Salée. Il constate que la terre y est riche, mais desséchée, même si une rivière y coule en abondance à l'année.

Swilling note surtout, comme d'autres avant lui, la présence d'anciens canaux d'irrigation abandonnés remontant à une civilisation indienne disparue depuis quatre siècles.

Jack Swilling entreprend des travaux d'irrigation. Dans bien des cas, il suffit de dégager les anciens canaux. En quelques années, la terre irriguée produit des citrouilles en plein désert. Très tôt, la bourgade prend le surnom officieux et fort peu glorieux de Pumpkinville.

Dès 1869, les 250 « Pumpkinvillois » débattent d'un nom officiel: on envisage Salina, Swilling's Mill ou Stonewall (en l'honneur d'un général sudiste). Jusqu'à ce qu'un colon, qui avait fait ses études à Cambridge, suggère Phoenix : ville née des ruines d'une ancienne civilisation, tel le phénix.

Car voyez-vous, Phoenix la Moderne, capitale de l'État emblématique de la conquête du Far West, est une ville antique.

Antiquité phénicienne

L'Arizona se distingue par l'abondance de ruines précolombiennes. Il y a bien sûr les spectaculaires habitations troglodytes à flanc de falaise - la photo ci-dessus.

Mais je suis davantage fasciné par les vestiges de la civilisation Hohokam, qui peuplait les vallées des rivières Salée (actuelle Phoenix) et Gila - à 50 km au sud -, entre les années 450 et 1450.

Depuis notre arrivée, je n'arrête pas de visiter et revisiter ces sites.

À Phoenix, les ruines sont accessibles au site de Pueblo Grande. Il s'agit d'un vaste complexe archéologique coincé entre deux autoroutes et un aéroport.

Au premier abord, rien de fortiche : quelques fondations en brique, des tas de terre, des potiches cassées, un ancien terrain de jeu enfoui. Mais c'est assez pour que les archéologues nous racontent une histoire fascinante. (C'est tellement peu photogénique que j'ai choisi d'illustrer mon sujet avec une photo d'habitation troglodyte, même si ça n'a qu'un lointain rapport.)

Le mystère Hohokam

Les Hohokam ont irrigué le désert pendant 1000 ans. Ils étaient environ 50 000 qui exploitaient quelque 1000 km de canaux, dont certains larges de dix mètres et profonds de trois, capables d'amener l'eau à 25 km de la rivière. On imagine le niveau d'organisation requis. Et pourtant, bien qu'ils ne connaissaient ni le fer, ni l'écriture, les Hohokam ont fondé la civilisation agraire la plus avancée au nord du Mexique.

On retrouve d'autres vestiges Hohokam à 50 km au sud de Phoenix, au site de Casa Grande. Comme à Phoenix, on y a découvert les traces d'échanges commerciaux à 1000 km de là, et même un terrain de jeu de balle d'inspiration maya - une civilisation centrée à 3000 km au sud.

On en ignore cependant bien des choses, à commencer par le nom qu'utilisaient les Hohokam pour se désigner eux-mêmes. Car ce nom, Hohokam, vient en fait des Indiens Pima, établis un peu au sud : il signifie « ceux qui ont disparu ».

Toujours est-il que vers 1450, les Hohokam se sont évanouis dans la nature. Pourquoi, comment? Nul ne sait. Les archéologues spéculent qu'une série de sécheresses et d'inondations catastrophiques ont pu aggraver un problème de surpopulation, qui aurait viré à la guerre civile.

Il n'en subsiste que des canaux, dont certains étaient encore utilisables 400 ans après leur disparition. Et un nom : Hohokam.

Le Nouveau Monde?

Ce qui me fascine dans cette histoire? D'abord le mystère, bien sûr. Mais aussi le fait que les civilisations ont tendance à se succéder toujours aux mêmes endroits.

Le site de Pueblo Grande est au milieu de la ville. Assis au milieu des ruines, on peut regarder les gros avions qui se posent toutes les deux minutes à l'aéroport tout près. Du terrain de jeu de balle, on voit aussi les grues - j'y ai aussi observé un coyote.

Mais dans le cas de Phoenix, c'est non seulement le lieu qui est recyclé, mais un savoir-faire, ce qui est beaucoup plus rare.

J'aime l'histoire, j'aime les ruines, mais pas tellement par nostalgie : j'aime surtout ce qu'elles nous enseignent sur notre temps.

La principale leçon, dans le cas des Hohokam, est de savoir à quel point l'idée même du Nouveau Monde est une supercherie.

Phoenix s'est bâtie sur les canaux de la civilisation précédente. Le Canada s'est bâti autour du savoir-faire accumulé par les Amérindiens pendant les 50 ou 100 siècles préalables - pensez au canoë et au sirop d'érable.

Le seul tribut versé à ce passé antique est un site archéologique peu fréquenté et un nom qui a l'air d'une marque de commerce...

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Jean-Benoît Nadeau

Jean-Benoît Nadeau

Jean-Benoît Nadeau

Journaliste au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Ses recherches pour son prochain livre l'amènent maintenant dans le Sud-ouest américain, quelque part à l'ouest du Pecos...»

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