Formulaire

Jean-Benoît Nadeau

La question sur le sexe ne me gêne pas. Je réponds : « volontiers », ou « de temps en temps. » Mais la race? J'ignorais que j'en avais une...
Au Canada, les gens sont d'abord définis par leur langue - erronément d'ailleurs, dans bien des cas. En France, où j'ai vécu le recensement de 1999, il est même illégal de poser la question de la race.
Mais depuis que je suis aux États-Unis, je suis censé avoir une race, avec tout ce que cela suppose de flou. Car ce qu'ils désignent comme la «race» est un mélange très subjectif d'ethnie, de pays d'origine et de couleur de peau.
Nos filles adoptives, nées en Haïti, trouvent un peu ridicule cette histoire en noir et blanc. « D'abord, on est brunes, pas noires! » protestent-elles du haut de leurs six ans. « Et pis vous, vous êtes roses! »

Postraciale
Je n'ai pas à déclarer ma race à tous les jours, mais je grince des dents chaque fois que ça arrive.
Encore la semaine dernière, au cabinet du médecin, le questionnaire me demande ma race. Cela pourrait se justifier, médicalement parlant : certaines maladies sont typiques de certaines ethnies.
Mais regardez les choix qu'on m'offre : afro-américain, autochtone de l'Alaska, asiatique, noir, caucasien, français, allemand, grec, hawaïen, hispanique, indien, multiracial, multi-racial, indien d'Amérique. C'est n'importe quoi. (La nuance entre «multi-racial» et «multiracial» m'échappe, et vous?)

Depuis l'élection d'Obama, la gaugauche américaine se pète les bretelles. « Notre pays est-il entré dans l'ère postraciale? » entend-on sur les tribunes. J'en doute. Postségrégationniste, oui - même s'il en subsiste des vestiges. Mais pas postraciale - ils ne sont pas sortis de la race.
Les noirs forment 12% de la population, mais leur proportion dans les prisons est nettement plus élevée. Les Indiens - auxquels sont souvent assimilés les Hispaniques - ont le même problème.

Un des rares congés aux États-Unis est le jour de Martin Luther King (le 19 janvier), et il y a des défilés un peu partout. À Mesa, nous avons regardé défiler une cinquantaine de groupes de politiciens noirs, des candidats démocrates blancs, des motards noirs, des scouts musulmans, des fanfares d'écoles blanches.
Chose frappante, aucun groupe n'était mélangé - surtout pas les communautés religieuses. Le seul groupe mélangé était un club d'équitation, le Western Riding Club.

Recensement
À quoi cela sert-il de tant insister sur la race à tout propos? Je soupçonne que la question vise à rappeler à chacun qui il est et à quoi s'attendre de la vie.
En toute justice, il faut bien dire que l'effet premier du mouvement de déségrégation des années 1960 est que chacun peut déclarer appartenir à la race de son choix. De plus, les questions constantes des institutions sur la race visent aussi une meilleure distribution des sommes prévues pour réduire les inégalités.

En inscrivant nos enfants au camp de jour, les auteurs du questionnaire ont pris la peine de mentionner que la question n'avait que des fins statistiques.
Car la statistique est un très gros enjeu ici. Alors que le recensement de 2000 comptait quatre pages de questions - dont une sur le nombre de baignoires dans la maison -, le recensement 2010 est réduit à sa plus simple expression : dix questions, qui tiennent sur une toute petite page. Comme au tout premier recensement de 1798, le nœud de l'affaire est la propriété et la race.

Mes questions favorites
La question 3 vise à établir si je suis locataire ou propriétaire, et si mon hypothèque est payée ou non. On ne veut savoir ni mon niveau d'éducation, ni mon revenu, ni mon travail.

La race occupe deux questions sur 10, et le tiers de la longueur du questionnaire.
« Êtes-vous d'origine hispanique, latine ou espagnole? » Cette question, la 8, est la grande nouveauté du recensement 2010. Si la réponse est oui, ils veulent tout de suite savoir si on est « mexicain », « portoricain », « cubain » ou « autre (précisez) ».
La question 9, sur la race, est intéressante pour les choix offerts. Les trois premiers sont Blanc, Noir (ou afro-américain ou « nègre »), et Amérindien (nommez la tribu).
Ensuite viennent les autres catégories de l'empire - Indien d'Asie, Chinois, Philippin, Japonais, Coréen, Vietnamien, autres asiatiques (précisez). L'autre bloc de catégories - toujours l'empire - demande si je suis hawaïen, guamien, samoan, ou autre (précisez).
Et enfin, « autre race ». Même les Hispaniques doivent se donner une race en plus d'être mexicains, cubains ou portoricains.

Personnellement, je crois que les États-Unis seront postraciaux le jour où les Blancs comprendront qu'ils sont roses!

Jean-Benoît Nadeau

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Jean-Benoît Nadeau

Journaliste au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Ses recherches pour son prochain livre l'amènent maintenant dans le Sud-ouest américain, quelque part à l'ouest du Pecos...»

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