Le Premier ministre pakistanais Yousuf Raza Gilani à son arrivée à la Cour suprême à Islamabad, le 26 avril 2012

La Cour suprême du Pakistan a ordonné mardi la destitution du Premier ministre Yousuf Raza Gilani, condamné pour avoir refusé de rouvrir des poursuites pour corruption contre le président Asif Ali Zardari, une décision qui affaiblit le pouvoir déjà fragile du chef de l'Etat.

Cette annonce renforce l'instabilité politique pour un gouvernement déjà aux prises avec une violente rébellion islamiste, menée par les talibans alliés à Al-Qaïda, et une grave crise économique, dans un pays où près d'un quart des quelque 180 millions d'habitants vivent sous le seuil de pauvreté.

Le Parti du peuple pakistanais (PPP) de MM. Zardari et Gilani, qui dirige la coalition au pouvoir, avait mardi soir le choix entre se plier au jugement et nommer un autre de ses cadres à la place de M. Gilani, ou le contester et s'engager dans un bras-de-fer risqué avec la justice.

Le président Zardari, au pouvoir depuis 2008 et la fin du régime militaire, est en mauvaise posture et nombre d'observateurs et experts estimaient mardi soir qu'il n'avait d'autre choix que de nommer un nouveau Premier ministre.

Il devra dans ce cas s'accorder avec les autres partis de la fragile coalition, au prix peut-être de concessions.

Zardari impopulaire

Pour certains observateurs, la décision pourrait favoriser la convocation d'élections législatives anticipées, alors que le scrutin est prévu en février 2013.

M. Zardari, très impopulaire et surnommé "Monsieur 10%" en référence aux multiples soupçons de corruption qui pèsent sur lui, a aussitôt annulé une visite officielle en Russie, où il devait participer à un forum économique.

Le président a préféré rester à Islamabad pour "examiner la situation" politique intérieure et "élaborer un plan d'action" avec ses partenaires de la coalition gouvernementale, a déclaré son porte-parole Farhatullah Babar.

Les cadres du PPP ont appelé au calme, semblant accepter la perspective de devoir remplacer le Premier ministre.

"Yousuf Raza Gilani est destitué de son rang de parlementaire" à partir du 26 avril, date de sa condamnation, avait annoncé dans l'après-midi le président de la Cour suprême, le juge Iftikhar Muhammad Chaudhry, en lisant l'arrêt de la cour.

"Il cesse également après la même date d'être Premier ministre du Pakistan, et ce poste doit être considéré comme vacant", a-t-il ajouté.

"La Commission électorale devra notifier officiellement cette destitution" et "le président devra prendre les mesures nécessaires pour assurer la continuité du processus démocratique", notamment l'élection d'un nouveau Premier ministre, a-t-il ajouté.

En début de soirée, la commission électorale indépendante a obtempéré et publié l'ordonnance entérinant la disqualification de M. Gilani du Parlement, et donc de son poste de Premier ministre, ce dernier devant être un parlementaire.

En disqualifiant M. Gilani, la Cour suprême vise indirectement M. Zardari.

L'époque Benazir Bhutto

La plus haute juridiction du pays réclame la réouverture de poursuites contre le président Zardari pour des détournements présumés de fonds publics de l'ordre de 12 millions de dollars (9,5 millions d'euros) en compagnie de son épouse Benazir Bhutto alors qu'elle était Premier ministre (1988-90 et 1993-96) et lui un de ses ministres.

En 2003, un tribunal suisse les avait reconnus coupables de blanchiment en première instance, mais le couple avait fait appel.

M. Zardari est devenu président un an après la mort de sa femme, tuée dans un attentat en décembre 2007. En 2010, le procureur de Genève avait estimé qu'il ne pourrait rouvrir le dossier tant qu'il serait chef de l'Etat en raison de son immunité.

Malgré les demandes répétées de la Cour suprême, M. Gilani a jusqu'ici refusé de demander la réouverture des poursuites aux Suisses, arguant lui aussi de cette immunité. Devant ces refus, la Cour l'a inculpé d'outrage fin février, puis condamné symboliquement en avril.

Les soubresauts politiques du Pakistan sont suivis de près par les puissances occidentales, à commencer par les Etats-Unis, parce qu'il est la seule puissance militaire nucléaire du monde musulman, et l'un des sanctuaires de puissants réseaux islamistes, dont Al-Qaïda.

© 2012 AFP