Le tribunal de Phnom Penh pour les Khmers rouges, au Cambodge, le 14 juin 2012

Entre la santé chancelante des accusés et les problèmes chroniques de financement, le tribunal de Phnom Penh pour les Khmers rouges est guetté par l'échec, estiment les experts, qui craignent de ne jamais le voir accoucher d'un verdict crédible.

Jeudi, la cour a annoncé une suspension d'audience jusqu'au 16 juillet. Un répit de plus pour les trois plus hauts responsables encore en vie d'un régime qui a fait près de deux millions de morts.

Craignant que les trois octogénaires ne meurent avant d'entendre un verdict, les magistrats de la juridiction parrainée par les Nations unies ont décidé de diviser la procédure en plusieurs segments.

Mais les pires atrocités du régime de Pol Pot ont du coup été laissées de côté pour l'instant. Et après sept mois de procédure entre alertes médicales et incessants débats procéduraux, ce premier "mini-procès" est accablé de critiques.

"C'est ça le procès, c'est tout. Personne ne croit qu'il y en aura un second", estime résignée Anne Heindel, conseillère légale du Centre de documentation du Cambodge, spécialisé sur cette période noire de l'Histoire.

Fin 2011, la procédure avait déjà été amputée d'une accusée, la ministre des Affaires sociales. Ieng Thirith a sombré dans la folie et n'est pas apte à être jugée.

Reste donc son mari et ministre des Affaires étrangères Ieng Sary, l'idéologue du régime Nuon Chea, et le chef de l'Etat Khieu Samphan, qui rejettent tous les trois les accusations de génocide, crimes contre l'humanité et crimes de guerre.

Mais ils ne sont en l'espèce poursuivis dans ce segment du dossier que pour l'évacuation des villes vers les zones rurales, une étape-clé par lequel le régime marxiste totalitaire de Pol Pot voulait réinventer un homme nouveau. Les purges, tortures, mariages forcés, exécutions ne seront pas abordées.

"Je ne suis pas content. La vérité n'est pas révélée", peste Chum Mey, 82 ans, un des rares survivants de la prison de Phnom Penh, dont le directeur a été condamné à la perpétuité à l'issue de la seule procédure aboutie de ce tribunal.

Une frustration partagée par Anne Heindel, qui tire la sonnette d'alarme contre un "verdict étroit" qui ne raconterait pas l'histoire des Khmers rouges et "réduirait considérablement le bilan de la cour".

Les procureurs ont demandé aux juges d'élargir le procès et de réintégrer l'exécution de milliers "d'ennemis" après les évacuations des villes. "Nous pensons qu'il est important que, si ce procès devait être le seul, il traite des crimes les plus répandus et les plus atroces", explique William Smith, l'un d'entre eux.

En vain.

Les craintes ont été encore renforcées en mai lorsque Ieng Sary, 86 ans, a été emmené d'urgence à l'hôpital pour une "forte bronchite, qui s'ajoute à des problèmes cardiovasculaires existants", selon le rapport médical.

Mais la santé des hommes du box n'est pas la seule inquiétude. La cour, financée par les bailleurs de fonds étrangers, a déjà dépensé 160 millions de dollars depuis sa création en 2006 et devra payer une ardoise de 22 millions de plus fin 2012.

Les observateurs évoquent leur lassitude, à l'égard d'une juridiction par ailleurs constamment accusée d'ingérences politiques de la part du pouvoir de Phnom Penh.

Et dès lors que le verdict risque fort de signifier pour les accusés, une "perpétuité de fait", les bailleurs ne devraient guère pousser pour la reprise d'une seconde procédure qui de leur point de vue n'en vaudrait "probablement" pas la peine, estime Michael Karnavas, avocat de Ieng Sary.

En bon serviteur de son client, il veillera pour autant à ce que la compétence des juges sur le procès actuel ne soit pas élargie. "Je veux un procès propre. Vous m'invitez à une fête, alors dansons. Mais on ne change pas les règles en milieu de soirée".

© 2012 AFP