Des diffuseurs veulent bloquer l'achat d'Astral

Peladeau. FRED CHARTRAND / La Presse Canadienne

MONTRÉAL - La guerre des empires médiatiques se transporte sur le terrain public, alors que trois importants diffuseurs ont acheté mardi une pleine page de publicité dans les grands quotidiens canadiens pour dénoncer l'achat d'Astral Média (TSX:ACM.A) par Bell Canada (TSX:BCE), invitant les citoyens à en faire autant.

La campagne est pilotée par Québecor (TSX:QBR.A), Cogeco (TSX:CCA) et Eastlink, qui soutiennent que la transaction créerait une «méga-entreprise» qui nuirait à la concurrence de par sa taille exagérée. La publicité parle de «nombre incroyable» de 79 chaînes de télévision, 107 stations de radio et plus de 100 sites web.

«Bell Canada possèderait une part de marché nationale deux fois plus importante que le plus important conglomérat américain», a lancé le président et chef de la direction de Québecor, Pierre-Karl Péladeau, lors d'une conférence de presse visant à lancer la campagne à Ottawa. «Dans l'intérêt de l'ensemble des Canadiens, cette transaction doit être arrêtée», a-t-il affirmé.

Selon les trois entreprises, la transaction permettrait à Bell de voir sa part du marché télévisuel canadien passer de 29 pour cent à 38 pour cent, une proportion excessive. Or, Québecor possède environ 30 pour cent du marché télévisuel du Québec, Astral en détient un tiers et Radio-Canada, la chaîne V et les autres se partagent l'autre tiers.

Les trois diffuseurs opposés à la transaction estiment qu'elle nuira à leurs entreprises, leurs employés et leurs investisseurs. Ils ajoutent que les consommateurs devraient craindre le contrôle d'une trop grande part de marché par Bell, brandissant le spectre d'augmentations des tarifs, d'obligation d'abonnements à certaines chaînes ou aux services téléphoniques et ainsi de suite.

«Il est très difficile pour des petits distributeurs de négocier avec des entités de cette taille, qui cherchent à vous imposer des contraintes de mise en marché», a expliqué Lee Bragg, président et chef de la direction d'Eastlink. «Si tu veux acheter une chaîne, tu dois aussi acheter ces autres chaînes (...). Cela enlève tout choix à nos clients. S'ils veulent acheter des chaînes en particulier ou les visionner quand ils le veulent, mais qu'on nous impose un ensemble de canaux, nous devons les imposer nous aussi à nos clients», a-t-il déploré.

«Désinformation», a clamé Bell dans un communiqué émis en fin de journée. Le groupe qui souhaite acquérir Astral Media soutient avoir respecté toutes les règles du CRTC et allègue que cette opposition n'est que la démonstration de l'inquiétude qui a gagné la concurrence.

Dans son communiqué, Bell Media précise aussi fournir du contenu aux trois câblodistributeurs qui contestent actuellement son désir d'expansion. L'entreprise se dit par ailleurs déterminée à poursuivre de cette manière, soulignant que Québecor achète du contenu télévisuel de Bell Média, et maintenant du service Télé mobile de Bell. En revanche, Bell achète aussi du contenu à Québecor.

«Avec Astral, nous pouvons lutter à armes égales avec l'entreprise de câblodistribution et de médias qui domine depuis longtemps au Québec, Québecor, et nous amenons de nouveaux investissements et une concurrence accrue sur le marché des médias», a déclaré Martine Turcotte, vice-présidente exécutive, Québec, chez Bell.

Mirko Bibic, chef des affaires juridiques et réglementaires chez Bell, assure que même après l'acquisition d'Astral, la part d'auditoire nationale de Bell Média sera de 33,5 pour cent pour la télé en anglais et 24 pour cent pour le service en français. Ces proportions sont en deçà de la limite imposée par le CRTC à 35 pour cent.

«Bien qu'il soit compréhensible que nos rivaux tentent d'éliminer la menace concurrentielle que représente Bell, les consommateurs sont gagnants lorsque les entreprises innovent, investissent et se font concurrence sur le marché au lieu de jouer à des jeux réglementaires», a déclaré Mirko Bibic.

Le Bureau de la concurrence a quant à lui précisé qu'il entend se pencher sur «plusieurs préoccupations sérieuses (...) formulées par des acteurs du marché au sujet de l'effet qu'auraient la concentration et l'intégration verticale accrues de l'industrie de la radiodiffusion sur les consommateurs et les autres fournisseurs de programmation télévisuelle».

Le président et chef de la direction de Cogeco, Louis Audet, a fait valoir que la transaction ne modifierait en rien la concurrence au Québec, qui ne représente qu'un seul des deux marchés canadiens, et que la menace se trouvait plutôt dans le fait d'offrir 38 pour cent des deux marchés télévisuels à un seul joueur.

«La concurrence existe aujourd'hui au Québec et peu importe qui achètera Astral, elle continuera à exister au Québec, a-t-il affirmé. Ce n'est pas une question québécoise, c'est une question nationale.»

Les trois diffuseurs disent croire que le CRTC — qui doit rendre une décision à savoir s'il accepte ou non la transaction cet automne — ne sera pas en mesure d'imposer à Bell Canada des limites afin d'assurer une saine concurrence dans le marché.

M. Audet a souligné qu'il existe déjà des règles, en l'occurrence le Code de conduite pour les compagnies de télécommunications intégrées verticalement promulgué par le CRTC en septembre dernier, mais il a ajouté du même souffle que Bell s'en moque de toute façon.

«La démonstration est faite que l'édiction de règles n'enraie pas la dysfonction d'une compagnie qui a la puissance de Bell qui, essentiellement fait ce qu'elle veut. Les règles, malheureusement, quand l'éléphant est rendu aussi grand qu'il est rendu, vous essayez de lui attacher les pattes, ça ne fonctionne plus parce qu'il est rendu trop gros et n'observe plus les règles.»

Les trois diffuseurs soutiennent de plus que la transaction aurait comme conséquence de limiter la création d'émissions canadiennes et québécoises.

Ils ont invité les consommateurs à s'y opposer sur le site web «ditesnonabell.ca», qui a été mis en ligne mardi après-midi.

Québecor possède notamment 43 quotidiens et 250 hebdomadaires, une agence de presse interne, six stations de télévision au sein du groupe TVA et quatre autres qui y sont affiliées, huit chaînes de télévision spécialisées et des participations majoritaires dans deux autres, dix stations VOX diffusées sur le câblodistributeur Vidéotron — qui lui appartient également — tout comme 70 titres de magazines.

Cogeco détient de son côté une compagnie de câblodistribution et 16 stations de radio, alors qu'Eastlink est un important câblodistributeur canadien.