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Mais vous ne m'enlèverez pas de la tête que les victimes n'ont qu'elles-mêmes à blâmer.
On peut certes faire des reproches aux élus, aux constructeurs, à Québec, à Ottawa, à Montréal, aux fonctionnaires, aux ingénieurs, aux urbanistes, aux Iroquois (ceux-là, on les blâme même quand ce n'est pas leur faute).
Mais il n'en reste pas moins que la faute fondamentale relève des choix individuels d'un million de fétichistes de la tondeuse à gazon, tandis que six ou sept autres millions de tatas les regardaient faire tels des caribous se jetant dans la Caniapiscau en crue.

L'organe créé la fonction
Il fut un temps où la Rive-Sud était très loin de Montréal, de l'autre côté de ce très vaste cours d'eau dont on a du mal à voir l'autre rive par temps brumeux. On y allait en traversier.
Pour se sortir du Moyen-âge, on a d'abord bâti un premier pont.
Le pont servait à faciliter la vie de tout le monde de part et d'autre. Il faut des ponts, il faut des routes, sinon, c'est le moyen-âge.
Mais on a oublié cette première vérité fondamentale que l'organe créé la fonction. Autrement dit : le simple fait de construire un pont entraine la migration de nouvelles clientèles qui n'ont pas d'affaires là.
La Rive-Sud s'est donc vue colonisée par des ex-Montréalais éprouvant le besoin viscéral d'avoir une tondeuse à gazon et qui adhéraient à cette idéologie, bizarre, que le bungalow est le meilleur environnement pour fonder une famille.

On les a donc laissés fuir l'entassement, la violence, la crasse de la grosse ville pleine d'immigrants pour se créer des banlieues proprettes, cliniques et ennuyeuses.
L'autre type de colon de la Rive-Sud, en nombre égal, est un ex-rural en quête d'une job en ville, mais également terrifié par tout cet entassement, cette violence, cette crasse et ces immigrants.
Et on les a laissés s'enfoncer dans leur fétichisme collectif, parfois même en essayant de faciliter leur migration de masse quotidienne en leur construisant un nouveau pont à chaque génération.

Le suicide collectif
Au fond, tout le mode de vie de ces colons reposait sur des ponts et l'illusion d'une vie pas chère dans leurs banlieues subventionnées.
Pour chaque maudit bungalow qu'on construisait en banlieue, on chargeait le pont d'une, deux, trois autos. Pour chaque rue, un camion.
Les colons de la Rive-Sud ont refusé les péages, ils voulaient entrer dans Montréal gratis sans payer pour le maudit pont. «On crée de la richesse.»
Comme ils sont nombreux, on leur a donné des élus, des députés, inféodés aux lobbys de l'asphalte et du ciment. «Ils créent de la richesse.»
Le tout était de leur garantir la vie pas cher, quitte à la subventionner, quitte à leur construire des ponts à la va-vite et à les entretenir à la va-comme-je-te-pousse.

Les solutions existaient
La logique aurait pourtant voulu qu'on les impose, que l'on fasse comme en Europe, où les banlieusards sont plus lourdement taxés que les habitants des villes centrales, parce qu'ils coûtent plus cher.
La logique aurait aussi voulu que Montréal annexe Boucherville, Longueuil, Brossard, Saint-Lambert, Châteauguay, et plusieurs autres banlieues derrière, pour qu'elles deviennent ce qu'elles auraient dû être : des quartiers de Montréal intégrés au planning de la ville.
(Il aurait probablement fallu aussi annexer Laval et la couronne nord entre Terrebonne et Blainville, mais c'est une autre histoire)
La logique aurait aussi voulu aussi qu'on prévoie des alternatives de transport viables (et forcément coûteuses)- tout en s'assurant que cela n'entraîne pas davantage de migrations. Bien évidemment, il aurait fallu que ces alternatives ne dépendent pas trop des ponts - on pense ici à des supertraversiers ou des tunnels pour le rail.
Mais non : on les a laissés s'étaler, se répandre, proliférer : «Y a un pont, faut s'en servir».

Répétition générale
Déjà, il y a 19 ans et 11 mois, les Iroquois nous avaient donné un avant-goût de cette imbécillité collective en bloquant le pont Mercier pendant près de trois mois. Bordel sur la Rive-Sud, souvenez-vous.
Les Iroquois avaient fort justement compris que le pont leur donnait des otages.
Mais c'était la faute des Iroquois, et une fois qu'on a remis les Iroquois à leur place, les otages libérés ont continué de coloniser et de réclamer plus de béton et d'asphalte subventionnés.
Et les autres tatas ont continué de payer et de laisser les colons assécher la ville qui les nourrit, contre toute logique.

L'ïle de Pâques
Vingt ans plus tard, il faut refaire les ponts et une bonne part des échangeurs qui alimentent les ponts. Et ils sont un million de colons prisonniers de leurs choix.
Et les six ou sept autres millions de tatas se réveillent.
Comment a-t-on pu laisser un million de colons bâtir un mode de vie strictement basé sur les ponts, sans alternative, quand on sait que les ponts vieillissent et meurent?
Et quand bien même les ponts auraient été parfaitement construits et calibrés, quand bien même chaque pont aurait été éternel, selon quelle logique peut-on avoir laissé se bâtir un mode de vie fondé sur l'étalement et sur le pétrole pas cher quand on sait depuis 40 ans que cette ressource est limitée?
Selon moi, c'est une forme de suicide collectif.
De l'hommerie pure et simple.

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Jean-Benoît Nadeau

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Jean-Benoît Nadeau

Journaliste au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Après six mois quelque part à l'ouest du Pecos, il nous revient de ce côté de la rivière des Outaouais pour parler de langue française, de ses filles, du changement climatique, de la bonne façon de préparer la choucroute et aussi encore des États-Unis, car nous sommes tous Américains.

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