Un nouvel arrivant au Québec doit consentir à quelques efforts. Soucieux de comprendre tous les rouages de ma culture d'adoption j'ai donc entrepris d'attaquer le volet sportif de mon processus d'intégration. Et si un sport domine sans partage ici, c'est bien le Hockey. Après une journée à parcourir les rues de Montréal, j'observe une certaine agitation aux alentours du centre Bell. Chandails bleu-blanc-rouge de circonstance, la foule s'amasse lentement devant les portes : les Canadiens jouent ce soir contre Dallas, l'occasion parfaite pour surfer sur cet enthousiasme tricolore.

La Presse Canadienne

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Première mission, se trouver une place. «Tickets, Tickets...» hurlent les revendeurs qui n'ont que quelques heures pour faire recette... Un métier pas facile, comme me le confirme celui qui va me délivrer mon sésame pour la soirée. À entendre les récents résultats, je pense naïvement que le prix de la place à dû chuter. «80 dollars», m'annonce mon revendeur en me tendant le billet. Et encore, pour les pires sièges, collés au plafond de la salle. Je ne sais pas encore si j'aime, mais en tout cas je ne compte pas. Sur le ticket, le prix d'origine indique 27$. Il faut bien vivre.

En attendant l'ouverture des portes, je me fonds dans la masse. Une masse très masculine, blanche, pas de grande surprise sociologique. Les stationnements alentours se remplissent malgré le tarif de 20 dollars pour la soirée. On ne vient pas au match en transport en commun apparemment. Tant pis pour l'empreinte carbone, mais en même temps ça doit être compliqué d'accrocher les drapeaux aux fenêtres du métro.

À une heure du coup d'envoi, les portes s'ouvrent. Chacun rejoint alors sa place, à l'inverse de l'échelle sociale, moins on a d'argent, plus on monte : je suis au sommet. En passant, tout le monde jette un oeil aux gars en costume qui rejoignent les loges des entreprises partenaires. Pas de bleu-blanc-rouge pour eux, ni de maquillage sur les joues, c'est vrai qu'il n'y a pas beaucoup de cravates qui fitent avec le chandail de hockey. Sur le chemin, après la vingtième sollicitation d'une hôtesse pour un char/assurance/banque/centre d'achat je finis par presser le pas sans relever la tête. Je me faufile encore entre les dizaines de stands de hot-dogs, de pizzas, de nachos... le parc d'attraction des allées ne veut pas en finir. J'atteins enfin ma rangée et je jette pour la première fois un coup d'oeil vers la glace : l'aréna est impressionnante, je retrouve mon enthousiasme.

Au fil des minutes, la salle se remplit. Les partisans aussi. Pourtant, et avec un centre Bell qui devrait encore être pratiquement comble, je peux déjà tirer une première conclusion : Le hockey est un investissement à perte. Malgré les droits télé, la billetterie et les produits dérivés, la famille Molson connait des fins de mois difficiles et doit vendre sa bière à 10$ pour survivre. C'est en tout cas ce que semble penser un de mes voisins qui est à la limite de verser une larme après avoir payé une tournée à ses amis. De l'autre côté, un père accompagne son fils, d'environ 5 ans, pour son premier match. Il lui explique tout ce qu'un partisan doit savoir, j'en profite moi aussi. «Regarde, lui là on l'aime... mais lui, on l'aime pas.» Le kid écoute attentivement, observe tout, autant qu'il peut. Un premier match avec son père, ce souvenir-là ne devrait jamais le quitter.

Les équipes viennent de faire leur entrée sur la glace et c'est déjà un déluge de buts, d'actions spectaculaires, les joueurs semblent voler sur la patinoire... jusqu'à la fin de l'échauffement. Pour le reste, trois périodes, 3-0 pour Dallas. Avec toute mon expérience du hockey, faite de pas moins d'un match, j'ai vu une équipe des Canadiens qui a pris des coups, et qui n'en a pas beaucoup donné. Un comportement de gentlemen qui est peut-être à mettre à leur crédit. Gentleman à l'image de Max Pacioretty, un bon garçon. Il a d'ailleurs créé une fondation, c'est un clip diffusé sur les écrans géants qui le rappelle.

Avec douze matchs en un peu plus de vingt jours, les joueurs devaient être fatigués. Mais pas tant finalement. Subban n'avait pas les mains sur les genoux et le souffle court comme l'avaient certains joueurs de Dallas. Price n'avait pas l'air tellement contrit après le troisième but. Pour tout dire il n'y avait pas grand-chose à retenir de ce match. C'est faux, j'ai quand même appris beaucoup de nouveaux sacres des rangées alentours à chaque fois que Gomez touchait la rondelle. En ayant aussi peu vibré, les partisans n'avaient même plus la force de huer vigoureusement à la fin de la partie, tout au plus une vague contestation. Comme tout le monde, un peu déprimé par ce manque d'émotion, j'ai quitté mon fauteuil.

Sur le chemin du retour, le pire était de croiser le sourire glacial des hôtesses, figées dans leur posture commerciale, incapables de compatir dans l'ambiance générale.
Pour vibrer vraiment, il fallait être sur son siège durant l'arrêt de jeu entre la première et la seconde période. Des enfants de 6 ou 7 ans disputaient un match sur la patinoire des grands. Un minuscule attaquant a récupéré la rondelle presque devant son but et l'a emmenée sur toute la longueur. Concentré comme jamais il a attendu la dernière seconde que le gardien plonge. Ce film-là, il a dû se le faire déjà des centaines de fois dans sa tête : seul face au gardien, au centre Bell. À ce moment-là, il doit penser aux recommandations de son père ou de son entraineur... il attend, il attend, et la foule se met à crier. Le gardien finit par prendre sa chance, il plonge vers la rondelle. Avec un geste sûrement déjà répété des centaines de fois, le coup de poignet imparable vient soulever le caoutchouc pour la mettre au fond : un mouvement parfait. Il revient lentement vers son équipe qui vient le féliciter. Le centre Bell applaudit la performance. La plus belle action de la soirée. Go, Little Hab, Go!

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