L'information n'est pas restée longtemps à la une des journaux, elle n'a d'ailleurs fait que très peu la une, souvent enfouie dans le ventre mou de l'actualité.

Concert hip-hop

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C'était la semaine dernière, un bar situé à Pointe-Claire s'est vu menacé plus ou moins directement de se faire retirer sa licence par la Régie des alcools s'il maintenait l'organisation d'une soirée hip-hop. Quelques artistes ou amateurs de rap ont bien tenté d'organiser une vague manifestation dans la foulée et puis plus rien, circulez! Le peu d'indignation s'est vite éteint face au camp du réel. Le camp de l'immense majorité qui a acquiescé à cette décision. Le hip-hop n'est donc pas compatible avec l'alcool.

Le dernier Star Académie peut s'écouter ivre mort à Pointe-Claire mais dès que les basses augmentent un peu, tout le monde est prié de se mettre au jus de pomme. Ce qui se cache ici c'est bien évidemment le lien entre milieu du rap et criminalité, gangs de rue, mines patibulaires sous la capuche. La même capuche sous laquelle les voisins américains venaient de regarder, au-delà des préjugés, à la suite de la mort du jeune Trayvon Martin.
La logique à l'oeuvre dans ce cas précis est celle qui fait désormais foi, celle du pragmatisme roi. Le SPVM fait quelques recommandations, quelques observations, émet quelques craintes et c'est tout un genre musical qu'on met à l'index. Avec le phénomène de hooliganisme vécu dans les stades de soccer dans les années 80 et 90, on n'a pas pour autant interdit les matchs. Simplement un véritable travail de l'autorité publique a permis de mettre de côté les quelques fauteurs de trouble au milieu des dizaines de milliers de véritables partisans.

Tant pis donc si la majorité des participants à ce genre de soirées vient là pour s'amuser, tant pis si de supposées activités criminelles peuvent s'organiser au son du rock, de l'électro, du clavecin ou de la vielle à roue. Au même moment, le réseau mondial de hackers Anonymous, que certains peuvent aussi voir comme des délinquants, voire des criminels, mène une opération contre le gouvernement chinois au nom de la liberté du peuple. «Au peuple chinois : votre gouvernement contrôle l'internet dans votre pays et s'efforce de filtrer ce qu'il considère comme une menace pour lui» pouvait-on lire sur les écrans. Le réseau devient ainsi le moyen de contestation de ceux qui ne peuvent contester, comme a pu l'être... le hip-hop, même si le débat n'est pas là. Au nom du réel, et d'un bon sens d'apparence, une société peut se priver d'un idéal, lentement, à force de petits renoncements et couler mollement dans l'immobilisme.

Pour comprendre ce mécanisme, il suffit de prendre l'exemple de la campagne sous forme d'étoile filante Kony 2012, partie en torche sous le feu du scepticisme, du cynisme et de la défiance. Les premières critiques ont été lancées quelques heures à peine après la mise en ligne de la vidéo d'Invisible Children qui a fait le tour de la planète. Fondées ou pas, s'il on ajoute à ces critiques les déboires du porte-parole de l'association Jason Russel, le camp de l'enthousiasme, même naïf, a perdu, et les cyniques se sont congratulés.

S'enthousiasmer, s'enflammer, s'indigner ne coûte pourtant pas une cenne. Dans le pire des cas, suivre un instant un idéal se paye d'une désillusion, la belle affaire. Heureusement, il y a encore quelques occasions de ranger son pragmatisme de côté, celui qui dit qu'on est bien mieux à rester à la maison qu'à se mêler des affaires du monde. Et encore, la récente vague de contestation qu'a dû essuyer la société Lassonde dans «l'affaire Oasis» notre qu'aujourd'hui l'indignation peut se faire depuis le sofa. Pour dépenser son enthousiasme, ressource naturelle renouvelable et inépuisable, il y a aussi d'autres occasions, comme, par exemple, le 22 avril qui s'en vient. Un rassemblement, proposé à tous, à n'importe qui, pour simplement signifier que la planète, l'environnement, est une préoccupation à mettre en haut de la liste. Du bon sentiment, des sourires et des gens dans la rue pour simplement se retrouver, quelle meilleure occasion de placer pour une fois l'idéal au-dessus du réel. Quelle meilleure occasion aussi de faire chialer les cyniques. Mais si l'envie les prend, ils peuvent joindre le mouvement, à 14 heures, sur la place des Festivals, ça fera aussi la job pour la promenade dominicale.

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