J'ai failli profiter des événements de Toulouse pour vous parler de la France, et puis je me suis ravisé. Trop facile, car ce n'est pas de la France dont il est question dans les attentats de Toulouse.
C'est encore une histoire de monstre.

Mohamed Mehra

France 2


En apparence, on est devant une série de crimes planifiés. Un jour, Mohamed Merah descend de son scooter et assassine quelques juifs. Quelques jours plus tôt, le tueur a assassiné des militaires français d'origine maghrébine et antillaise.
Mais il ne s'agit ni de crimes idéologiques, ni ethniques.
Certes, Mohamed Merah était tellement instable que même l'armée française n'en a pas voulu - un « motif de vengeance » pourrait certes avoir animé l'assassinat de militaires, mais cela n'explique pas le reste.
Nous sommes tout simplement devant une envie de tuer justifiée a posteriori par un discours sans queue ni tête : « J'ai envie de tuer deux ou trois juifs et des soldats qui ont plus de chances que moi. Merci Al-Qaïda. »

Pas de folie
Vous allez me dire : « Non, non, non, pourquoi tu le traites de monstre, c'est un pauvre type, un peu fou, qui a pété les plombs. »
Non, désolé, ce n'est pas un fou. Il y a plein de gens qui sont fous et qui ne tuent personne.
Il y a certainement de la folie dans le monstre, mais pour poser le geste que Mohamed Merah a posé, il ne peut pas juste être fou. Ce serait trop facile.
Il faut quelque chose de plus. Ou en fait, c'est le contraire : il faut qu'il lui manque quelque chose : l'humanité.
Mohamed n'a pas perdu l'esprit : il a perdu l'humanité. C'est ce qui est le plus difficile à comprendre - et à admettre. Un être humain peut soudain cesser de l'être. À moins qu'il n'ait jamais été humain, sans qu'on le sache trop.

Peut-on étudier la monstruosité?
À n'en pas douter, cela tient à la complexité du cerveau humain : un singe reste toujours un singe. Mais il y a des cas d'humains qui se dérèglent au point de sortir de l'humanité.
C'est très dur à étudier, ça, un monstre, d'abord parce qu'il y en a très peu, ce qui rend les cas difficiles à généraliser.
Au moins, en psychiatrie, on sait que 10 % de la population deviendra folle un jour, ce qui renouvelle constamment le bassin de fous, déjà bien garni.
C'est pourquoi je l'avais écrit à propos du Suédois Anders Behring Breivik, qui avait massacré 86 personnes en juillet dernier : pour bien étudier le monstre, il ne faut pas que des psys. Il faudrait que l'étude implique la participation de personnes dont c'est le métier de tuer ou de faire tuer: les soldats, les bouchers et quelques chefs d'État.
Cela nous aiderait à mieux faire la part des choses.
Car voilà le problème : qu'est-ce qui définit le monstre, au juste? Faut-il qu'il ait tué? Comment? Combien de gens? Dans quelles circonstances? Vaste programme.

Les monstres se reproduisent
Cette étude de la monstruosité me paraît d'autant plus nécessaire qu'il arrive des épisodes de l'histoire où certains monstres, plus intelligents ou convaincants que les autres, se montent un tel bateau qu'ils créent d'autres monstres, qui se reproduisent à la vitesse de l'éclair, au point d'avaler la société: cela donne l'hitlérisme, les Khmers rouges, les massacres rwandais.
Le monstre ne se reproduit pas biologiquement, mais par sa monstruosité, qui séduit forcément une frange de monstres potentiels - parmi nous.
C'est d'ailleurs ce qui me terrifie le plus dans le monstre. De temps en temps, on frappe un monstre solitaire, comme Mohamed Merah ou Anders Behring Breivik. Mais les monstres sont aussi grégaires. Ils savent se reconnaître et ils trouvent le moyen de se reproduire, par le discours.
Ce qui m'amène à Marine Le Pen. Je ne sais pas si elle est un monstre - l'avenir nous le dira -, mais la vitesse à laquelle elle a tenté de récupérer l'événement montre qu'elle tient volontiers, par naïveté ou calcul politique, un discours qui fabrique du monstre.