En matière de géographie amoureuse, tout a un point de départ. Un petite croix rouge sur la carte où l'on se dit «c'est ici que tout a commencé!» la personne qui partage votre vie était à cet endroit avec vous à ce moment-là. Il est impossible d'inverser le temps, mais, pour les plus nostalgiques, un retour sur le lieu est toujours envisageable, comme une sorte de pèlerinage. C'est ce bar, dans ce quartier huppé, cette plage à deux pas d'un resort quelconque ou encore ce bout de trottoir devant une grande maison bourgeoise, en face de ce parc, dans une ville grise de province.

Jess

Photo: Antoine Hasbroucq

On entreprend ce retour que très rarement, ou par hasard: «Hey, tu te souviens? C'est ici.» Certains doivent y passer chaque jour. Peu importe et quoi qu'on en pense, il est toujours possible de revenir sur cette case départ. Cette possibilité, Jessica, Montréalaise depuis 4 ans, ne l'a plus et risque bien de ne plus jamais l'avoir. Son histoire à elle a commencé dans un des seuls endroits du monde où plus personne ne pourra mettre les pieds. Jess, venue de Nouvelle-Zélande, est tombé amoureuse d'un Français au Japon, à Fukushima, quatre ans avant le tsunami, quatre ans avant les radiations. Le petit village où elle enseignait l'anglais, Tomioka, est désormais dans la zone interdite, un lieu fantôme que la nature contaminée envahit peu à peu.

Lorsque je la rencontre, dans la foule des sorties de bureau de Sainte-Catherine, Jess, 31 ans, commence par s'amuser de cette situation : «Avec mon chum, Philippe, qui est français, nous appelons ça le Nuclear Love.» Avant de se reprendre aussitôt : «Nous étions ici quand les événements se sont déroulés au Japon. Nous étions très tristes. Un de nos amis à perdu ses deux parents. Quant à l'endroit où nous vivions, nous avons pu voir les images d'un journaliste grâce à une page Facebook qui fait le lien entre les personnes qui ont vécu là. Le village est désert, les herbes poussent en plein milieu de la rue, c'est très étrange. »

Le Japon n'était que la première étape de l'aventure qui a amenée Jessica au Québec : «Je suis originaire d'Auckland, la plus grande ville de Nouvelle-Zélande. A la fin de mes études, j'ai eu cette occasion de partir enseigner l'anglais au Japon grâce à un programme d'échange. Dans le petit village de Tomioka, nous n'étions que quatre étrangers. L'un d'eux, c'était Philippe. Nous étions très exotiques l'un pour l'autre. Quand nous avons quitté le pays, en 2007, nous cherchions un pays pour vivre ensemble. Mais nous avons décidé que ce n'était pas possible de vivre dans l'un ou l'autre de nos pays d'origine. Il y aurait eu un déséquilibre entre nous dans le travail d'adaptation d'un des deux. C'est que ce couple aventurier doit désormais penser à un équilibre pour envisager l'avenir ensemble.

«On a cherché un compromis sur les pays où nous pouvions aller vivre.» Les critères sont simples et un peu comme on joue à faire tourner la mappemonde et à arrêter son doigt sur une région du monde, c'est avec cette légèreté de la jeunesse qu'ils dressent la liste de leurs critères : «Nous voulions un endroit qui ressemble un peu à ma ville natale, Oakland. Une grande ville, multiculturelle, mais avec cette proximité et ce goût pour la nature. En plus nous voulions que Philippe puisse parler français et moi anglais.» Une fiche d'identité pareille ne correspond qu'à une seule ville au monde, Montréal. Mais Jessica fait d'abord un crochet par la France, pour y rencontrer sa belle-famille. Ils vivent dans le sud, à Aix-en-Provence. Si on lui demande si l'endroit lui a plu, elle répond simplement avec un grand sourire : «c'était l'été. » La Provence, ce n'est pas un pays, c'est l'été.

Jessica arrive donc à Montréal en février 2008, un hiver de chute de neige record. Elle tombe amoureuse de la ville immédiatement. On se dit alors qu'à l'instar de la plupart des immigrants, cette période de lune de miel ne durera pas plus que quelques mois. Mais Jessica est ici depuis maintenant 4 ans et rien n'a changé, elle parle toujours de Montréal avec autant d'enthousiasme : «C'est un endroit qui ne possède presque que des qualités. C'est très facile d'immigrer ici et de s'y plaire. Il y a une vie culturelle intense, des concerts, des festivals, des expositions, et puis le plaisir de la nourriture d'ici. »

Il reste à Jessica à faire un dernier effort, celui d'apprendre le français : «Je veux pouvoir parler les deux langues, pour l'avenir c'est important.» Quant aux points négatifs, elle n'en voit pratiquement aucun, si ce n'est les détails de la vie quotidienne, les retards des transports en commun, la sloche... Le genre de choses qui font aussi Montréal. En somme, le choix de Jess est déjà fait, elle veut vivre ici, être une petite partie de cette ville qu'elle aime tant. Une chance qu'elle s'y sente si bien, car pour rentrer en Nouvelle-Zélande, comme elle essaye de le faire tous les deux ans, elle doit passer par Chicago, Los Angeles, Sidney puis Auckland, soit un voyage de plus de 36 heures. Montréal peut définitivement se targuer d'avoir une amoureuse du bout du monde.

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