On n'a pas de vrai rendez-vous dans les locaux de la société de production audiovisuelle Pimiento, sur Notre-Dame, on est plutôt reçu à la maison. C'est en tout cas l'impression que donne Orlando Arriagada, l'hôte et le patron des lieux. Le producteur de 46 ans, d'origine chilienne, propose un passage par la cuisine commune de sa société. Le café, bien corsé, se savoure à l'étage dans le bureau du boss.

Orlandi Arriagada

Photo : Antoine Hasbroucq

Entre deux portes entrouvertes, on croise les employés de cette entreprise qui produit des documentaires tournés dans le monde entier. Les «Pimientistes», comme ils se font appeler, mettent la touche finale aux dernières productions, l'atmosphère est studieuse mais le chef n'hésite pas à balancer des jokes dans les couloirs. Ici on travaille fort, on parle fort, on rit fort. Le nom de la société n'est sans doute pas choisi au hasard: tout est question d'intensité.

Orlando est à peu près tout le contraire d'une personne timide et renfermée. Il est naturellement inspirant et comme souvent dans ce cas, les idées vont vite. Mieux vaut être bien réveillé: «Parler et se faire comprendre, c'est le point central de mon métier de producteur. Il faut être compris des chaînes de télé qui ont une idée du film qu'ils veulent, et être compris du réalisateur qui a son idée à lui. Tout ça dans le cadre du documentaire, c'est-à-dire un film sur une réalité qui n'existe pas encore au début du projet.»

Ce défi, Orlando le réalise en français, une langue qu'il a commencé à apprendre il y a 20 ans, à son arrivée à Montréal: «Je suis parti du Chili parce que là-bas le documentaire n'existe pratiquement pas. Je produisais des films publicitaires mais ce n'était vraiment pas ce que je voulais faire.»

Ce choix, il va d'abord devoir l'imposer à sa famille, à son père, qui ne comprend pas tout de suite pourquoi son fils abandonne un bon salaire et son pays pour partir étudier la communication aussi loin, là-haut, tout au nord: «Quand je suis arrivé j'ai fait un peu toutes les petites jobs, la plonge ou le service dans des restaurants, décharger des camions...»

Par la même occasion il partage toutes les réalités, dans les différentes couches de la société québécoise: «Ça m'a donné la chance, petit à petit, de bien comprendre la culture d'ici.» Il finit alors ses études et se lance dans un de ses premiers projets, un documentaire sur la boxe à Cuba. Guantanamera Boxe, finaliste aux Jutra, est un succès qui lui ouvre les portes des télévisons.

De ce premier projet, il ramènera un amour immodéré pour Cuba et la passion des cigares, comme en atteste les deux humidificateurs qui trônent dans son bureau: «Là-bas je peux en fumer 4 ou 5 par jour.» Il est 11h et Orlando s'allume le premier Cohiba de la journée: «Ça m'énerve parce que ça fait un peu le cliché du producteur à cigares. Mais comme on dit «le socialisme, c'est la première classe pour tout le monde» sourit-il. Entre deux volutes, il évoque aussi Montréal, un endroit qu'il considère aujourd'hui comme son véritable port d'attache: «Ça m'arrive d'oublier que je ne suis pas né ici.»

Avec près de 200 heures de programme produit, la société d'Orlando est aujourd'hui un exemple. Une fierté pour le patron: «Pour moi c'est surtout le signe d'une réussite de l'intégration. Je n'ai jamais voulu rester avec la communauté sud-américaine, je déteste les ghettos. S'il y a de la nostalgie, on est jamais qu'à un billet d'avion, qu'à 1000$ du pays. Je sais que ce n'est pas rien mais au pire ce n'est pas infaisable non plus.»

Pourtant, pour en arriver là, Orlando a dû se frotter à une autre réalité, celle qui dit «rentre chez toi, l'étranger» dès qu'elle en a l'occasion: «Ça m'arrive quelquefois d'avoir des soucis de ce genre, mais dans ce cas, je me mets à parler très fort devant la personne qui me dit que ce n'est pas mon pays, pour que tout le monde comprenne que j'ai affaire à un épais. Mais sur ce rapport aux autres, en général, je trouve que le Québec est une société très saine, avec beaucoup d'autodérision. Il suffit de regarder le succès du sketch de Gad Elmaleh pour le comprendre.»

Malgré tout, le tempérament sud-américain d'Orlando n'a pas disparu, et il lui fait encore se poser des questions sur la société dans laquelle il vit: «Il m'arrive souvent de faire des soupers à la maison, et si je dis qu'il y aura 10 personnes, au final il y en a souvent 20. J'aime ça, ce côté improvisé. Ça choque parfois au Québec parce que les gens aiment plus prévoir les choses, s'organiser, avoir une invitation... Le libéralisme et l'individualisme sont très présents aujourd'hui mais les Québécois ne doivent pas oublier qu'ils sont issus d'un modèle fondé sur la générosité et le partage.»

Si la vie d'Orlando était une fiction, ce serait une parfaite sucess story. Mais il doit dealer avec la réalité, celle qui ne se laisse pas faire aussi facilement: «Quelque part c'est bien que ce soit rough aussi, ce parcours, de temps en temps.» Comme dans un documentaire, la vie ne suit pas un scénario, mais au final, l'intensité de l'histoire en est d'autant plus forte.

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