Il ne faut pas se fier à son grand sourire lorsque l'on rencontre Aline Nzambimana. Derrière le joli visage avenant, il y a une combattante de chaque instant.

Aline Nzambimana

Photo: Antoine Hasbroucq

Cette mère célibataire de 37 ans est originaire du Burundi, minuscule république du centre de l'Afrique, coincée entre le Rwanda et la Tanzanie. Aline quitte son pays natal en 1993, au moment où l'instabilité politique verse dans le conflit ouvert. Direction la Belgique pour cette fille d'une famille plutôt aisée. Elle y fait ses études, brillantes, et décroche un très prometteur diplôme d'ingénieur. Elle y fait également la rencontre d'un compatriote, tombe amoureuse et tombe enceinte.

Ses études achevées, elle rentre au pays avec son fils, encore bébé. À ce moment très précis, elle comprend que tout ne sera pas simple pour elle: «Je rentrais surtout pour être avec mon père, peut-être travailler avec lui. Mais être une mère sans mari au Burundi, c'est très compliqué. Sans m'en rendre compte, après sept ans passés en Europe, ma mentalité avait beaucoup évolué, pas celle du pays.» Après un an d'effort, elle réalise qu'elle n'a pas sa place dans son propre pays, que son diplôme ne lui servira pas.

Aline a déjà deux soeurs qui ont fait le choix de l'immigration au Canada, à Ottawa : «Elles m'encourageaient beaucoup à venir, en me disant que j'aurai un avenir ici.» Elle s'envole pour la capitale en 2001: «À mon arrivée j'étais très enthousiaste. J'avais beaucoup d'ambition.» Elle bénéficie du statut de réfugié politique, «quelque chose qui n'apparait pas sur les belles plaquettes vantant l'immigration.»

Elle affronte un premier problème, dès son arrivée : Aline ne parle pas anglais ou très mal. De tempérament optimiste, elle prend les devants et s'inscrit alors dans des cours pour adultes. Elle commence également les démarches pour faire reconnaître l'équivalence de son diplôme d'ingénieur. Son anglais s'améliore légèrement, mais pas encore suffisamment pour se prétendre bilingue: «Pourtant c'était ce que je disais aux employeurs quand j'ai dû me trouver ma première job.» Elle prend ce qui vient, un emploi dans un centre d'appel, en horaires décalés: «La première difficulté a été de trouver des solutions de garde pour mon fils, je n'avais encore le droit à aucune aide.»

Elle fait front et cherche un meilleur emploi en parallèle. En un an et demi, Aline va envoyer pas moins de 800 CV: «Je ne pouvais pas rester dans cette situation. La seule gardienne que j'avais trouvée fumait devant les enfants, alors que mon fils est asthmatique. Comme j'étais en horaires décalés je ne pouvais pas toujours prendre de transports en commun, mon salaire passait en bonne partie dans le taxi. Je devais souvent réveiller mon fils en plein milieu de la nuit, ou alors je ne pouvais être avec lui quand il était malade de peur de perdre mon emploi, tout ça avec le sentiment d'être une mauvaise mère.»

En 2003, huit mois après avoir reçu son CV, une entreprise de Montréal la contacte. Aline décide de tenter sa chance au Québec. Il s'agit d'un poste de technicienne dans un laboratoire pharmaceutique. Elle est payée onze dollars de l'heure, mais on lui fait miroiter des possibilités d'avancement : «En fait j'ai vite compris qu'il y avait avec moi beaucoup d'étrangers surqualifiés. C'était de l'exploitation. Et il n'y avait jamais d'avancement.»

N'ayant toujours pas d'aide sociale , les fins de mois sont de plus en plus difficiles : «Le frigo était rapidement vide.» À cette période, Aline doit faire appel à des organismes d'aide alimentaire : «Je ne voulais pas que mon fils se rende compte que nous n'avions pas de quoi manger. Je faisais quelque chose pour lui et je m'arrangeais pour qu'il ne voie pas que je ne mangeais pas.» Elle vit alors à Hochelaga. Pour ne rien arranger, elle est cambriolée deux fois. Mais les choses vont peu à peu s'améliorer. Sa situation administrative se débloque, elle a maintenant droit à l'aide sociale. Elle trouve un meilleur emploi, dans le même secteur, et déménage dans une petite maison à Dollards-des-Ormeaux : «J'étais vraiment très heureuse de pouvoir partir. C'est un lieu où il y a beaucoup de gens de différentes cultures. Mon fils n'avait plus à subir le racisme à l'école.»

Au fil des années, Aline va passer de poste en poste, en améliorant sa situation petit à petit. Aline est aujourd'hui propriétaire de sa maison à Vaudreuil-Dorion. Elle travaille toujours dans le domaine pharmaceutique et pense poursuivre ses démarches pour être reconnue comme ingénieur. Les années les plus difficiles semblent derrière elle, mais elle sait que tout le monde ne sort pas indemne de ce difficile passage : «Il y en a qui craquent et qui retournent au pays. Il y a des couples qui ne tiennent pas dans des moments comme ça, ou des personnes qui font de graves dépressions. Moi si j'ai tenu, c'est grâce à mon fils.»

Aline est maintenant très active dans sa communauté pour, dit-elle, essayer de faire gagner du temps aux autres, là où elle en a perdu: «Un Africain qui arrive ici comme réfugié peut tomber dans des pièges, comme celui de prendre un emploi très peu rémunéré en ne voyant qu'à court terme, ou mal utiliser les possibilités de crédit. Je partage tout ce que j'ai pu apprendre, notamment la question parfois délicate de la garde des enfants. » Le joli sourire d'Aline cache désormais autre chose: «La société et le parcours qu'il faut faire pour s'intégrer ici, c'est une expérience vraiment rough. Alors on n'a pas vraiment le choix, il faut devenir rough aussi.»

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