C'est aujourd'hui Journée internationale de la Francophonie et il me semble que ce qu'il faut célébrer, c'est moins la langue que tous ceux qui la rendent utile.
Cela me rappelle une anecdote assez amusante. Elle se passe à Tlemcen, en Algérie, où j'ai passé quelques jours il y a dix ans dans le cadre d'une conférence de l'UNESCO.
Un des notables de la ville m'invite à venir souper chez lui. Pendant le repas, je remarque sur un guéridon des exemplaires de la revue Le Québec agricole. Comme le fils de la maison est vétérinaire, je lui demande : « C'est toi qui lis ça, Mohammed? »
Mohammed rêve de visiter Saint-Hyacinthe, un centre très réputé en matière d'insémination artificielle. Et c'est ainsi que dans un jardin de Tlemcen j'ai échangé avec un vétérinaire algérien des blagues sur les saillies légendaires de Starbuck 1er - le taureau, pas Patrick Huard.

Francophonie

Photo: Jean-Benoît Nadeau

Un univers d'idées
Ce qu'il y a de plus fascinant dans cette anecdote, ce n'est pas Starbuck, mais le fait qu'elle aurait été impossible il y a 50 ans.
Jadis, les rapports d'un francophone au monde étaient uniformément au départ de (ou vers) Paris ou Bruxelles, les métropoles coloniales.
Plus maintenant. Depuis 1960, les pays francophones tissent un réseau de relations qui contournent parfois complètement la France ou la Belgique.
Je dis « les pays francophones », mais je devrais dire « les francophones », car ce sont toujours les individus qui ont voulu les initiatives qui réseautent les francophones de partout.

Des idées partout et sur tout
Les francophones du monde n'ont pas attendu les instances officielles pour se préoccuper de leur sort. Au XIXe siècle, ce sont de simples citoyens qui ont lancé la diplomatie culturelle de la France en créant l'Alliance française et l'Alliance israélite universelle - pour ne citer que deux cas emblématiques.
Spontanément, un très grand nombre d'associations ont poursuivi le même but dans le champ de leurs activités. Tout au long du XXe siècle, des dizaines d'activistes ont créé leurs propres associations francophones de dentistes, d'avocats, de maires, de parlementaires, de compositeurs, de leaders syndicaux, de sociologues, d'économistes, de directeurs d'école et même de doyens de faculté de médecine.

L'une des plus anciennes, l'Association des pédiatres francophones, fut fondée à Paris en 1899. L'une des plus grandes, la Fédération internationale des professeurs de français, regroupe quelque 70 000 membres.
Certaines, comme le Réseau Poincaré pour le français langue de science et le Centre de coopération interuniversitaire franco-québécoise, sont ouvertement vouées à la promotion du français dans les cercles scientifiques. La plupart ne visent qu'à susciter l'échange d'idées et à explorer de nouvelles façons d'agir. Dans bien des cas, la question de la langue n'est même pas formulée dans leur mandat. Mais toutes, quelle que soit leur mission, ont pour effet de rendre le français utile, voire nécessaire à leurs membres.

Initiative individuelle
L'existence d'une Francophonie institutionnelle sera largement le produit de ces efforts privés, multidirectionnels et rarement concertés.
Cette politisation amena la création de quelques instances officielles, dont la toute première fut la CONFEMEN (Conférence des ministres de l'Éducation nationale), qui remonte à 1960.
Le tout dernier exemple du genre sera le premier Forum mondial de la langue française, qui réunira 1500 délégués à Québec en juillet prochain.
Néanmoins, malgré cet intérêt des gouvernements, l'initiative et le dynamisme individuels demeurent le moteur de la mouvance francophone, qui s'est accélérée dans l'après-guerre.
Le journaliste québécois Jean-Marc Léger, qui ambitionnait il y a 60 ans de voir se créer une sorte de « Commonwealth francophone », s'est d'abord fait les dents en créant l'Union internationale des journalistes et de la presse de langue française en 1951. Dix ans plus tard, il créera l'Agence universitaire de la francophonie, et encore dix ans plus tard, il dirigera un autre organisme qui sera l'ancêtre de l'Organisation internationale de la Francophonie.
Ce grand brassage a suscité les mélanges les plus curieux. L'un des premiers conseillers du roi Sihanouk du Cambodge était un diplomate acadien : Alexandre Boudreau !
Le fondateur et premier recteur de l'université nationale du Rwanda, à Butare, fut un dominicain québécois, le père Georges-Henri Lévesque, qui fut le père de la Révolution tranquille au Québec - qui fut également déclaré « père de la patrie » du Rwanda en 1968.