Il serait simple de demander à Tabasum Abdul-Rasul, 43 ans, ce qu'elle pense du Québec, de Montréal, lui demander si elle supporte bien les hivers, elle qui est née en République Démocratique du Congo, ou comment elle préfère sa poutine. Mais ces questions-là seraient plus qu'anecdotiques au regard de son parcours, voire même un peu insultantes. Il faut dire que Tabasum, Taby pour ceux qui ont la chance de la connaître, apparaît presque comme un record mondial, catégorie métissage ethnoculturel.

Tabasum

Photo: Antoine Hasbroucq

Née en RDC, Tabasum n'est pourtant pas totalement africaine. Elle fait partie d'une minorité ethnique d'origine indienne vivant dans la région des Grands Lacs depuis plus de 300 ans : «À l'origine, ces familles faisaient du commerce de gros, de denrées alimentaires et d'étoffes notamment le polyester.» Si vous lui demandez sa langue maternelle, elle ne sait pas vraiment quoi répondre, elle en a maîtrisé trois dès son enfance sans forcément bien se souvenir laquelle lui est venue en premier : «À la maison on parlait le gujarati, la langue indienne, le swahili, une langue africaine, et le français. » Cette dernière langue, Tabasum l'a apprise à l'école belge de Bukavu en RDC, avec ses quatre sœurs et quatre frères. Une institution dont elle garde des souvenirs très forts et aussi très mitigés : «Pour apprendre le français là-bas, c'était un peu une sorte de lavage de cerveau. Si tu parlais une autre langue à l'école, c'était fortement réprimandé. » Elle entre donc dans la francophonie un peu à marche forcée. Il faut croire que c'est aussi un peu de cette manière, loin d'un amour immodéré et naturel pour Molière, que la francophonie doit sa survie. Pourtant, Tabasum est aussi extrêmement reconnaissante à cette école, fréquentée en très large majorité par des enfants de coopérants en mission : «Le monde entier était réuni dans ma classe, il y avait un nombre incroyable de nationalités. Ça a construit mon identité multiculturelle. J'ai apprécié certains de mes enseignants qui ont été des modèles pour moi.»

Mais l'établissement ne propose pas des cours jusqu'à la fin du secondaire et, comme cela se fait dans les familles aisées africaines, on l'envoie finir sa scolarité en Europe. Tabasum est de confession musulmane, mais elle rejoint un internat de jeunes filles catholique en Belgique, à Bruxelles, à l'âge de 16 ans : «Mes parents pensaient que ce type d'établissement était d'un meilleur niveau d'éducation. »Elle y reste deux ans puis revient en Afrique, dans la région des Grands Lacs, afin d'intégrer une école d'infirmières au Burundi. C'est en 1994 que le génocide rwandais va venir écarteler toute cette partie du continent. Les Nations Unies arrivent alors en force dans la région. L'organisation recrute très largement : «Étant perçue d'ethnie neutre dans les conflits, parlant les langues et étant infirmière, j'ai été recrutée et j'ai travaillé 4 ans pour l'ONU, au Burundi d'abord puis au Rwanda.» Elle reste très discrète sur ce qu'elle vit alors. «Jusqu'à ce que le président, Paul Kagame, finisse par virer la majorité des ONG et OI.» Sur ce geste très controversé d'un homme qui ne l'est pas moins, l'avis de Tabasum est pourtant clair : «Pour moi c'était une bonne chose à faire. Car il faut bien dire aux gens que les personnes qui travaillent dans ce secteur humanitaire ne sont pas toutes des babas cools altruistes et philanthropes comme l'imagine le grand public. Il s'agit beaucoup de mercenaires, venus faire du fric et une belle carrière, avec de très gros salaires à la clé.» Elle ne se cache pas des avantages qu'elle a pu trouver dans ce parcours.

En 1998, elle décroche une bourse pour aller étudier le développement international et la gestion de projet humanitaire en Suisse : «Quand je suis arrivée à Genève, c'était le plus beau jour de ma vie je pense. Être à cet endroit après les années de chaos que j'avais vécues dans la région des Grands Lacs, c'était quelque chose d'incroyable. » Elle profite de sa formation pour en apprendre le maximum, pour apprendre aussi ce qu'il ne faut pas faire : «C'est comme ça que tu te rends compte d'erreurs énormes. Quand tu parles à des femmes violées, par exemple, leur proposer un suivi psychologique n'est pas la chose la plus simple à faire dans des pays où les besoins premiers, se nourrir, se loger, doivent d'abord être pris en compte. Il faut aussi avoir une très bonne connaissance culturelle des pays où l'on va. J'ai vu des distributions de biscuits pour les hommes dans certains pays d'Afrique où les hommes ne mangent absolument jamais de sucreries, ils allaient revendre ça au marché pour pouvoir s'acheter de la bière.»

Mais au bout de 6 ans, ses papiers de séjour arrivent à expiration en Suisse. C'est là qu'elle entend dire que le Québec recrute des infirmières francophones. Elle arrive à Montréal en 2004 : «Alors que j'avais été recrutée sur la base de mes diplômes, une fois arrivée ici, le Ministère m'a informée qu'il fallait que je recommence toutes mes études pour être infirmière auxiliaire. » Elle fait preuve de bonne volonté et retourne sur les bancs de l'école. Mais en janvier 2005, un tsunami frappe plusieurs pays d'Asie, faisant des centaines de milliers de victimes et déplaçant des millions de personnes. Une agence internationale la contacte pour rejoindre son équipe, elle laisse là sa formation et part sur le champ. Elle a 40 ans lorsqu'elle devient officiellement canadienne. Étrangement, alors que son identité est faite d'une incroyable mosaïque d'éléments, cette officialisation de sa nouvelle nationalité la marque : «J'ai vraiment senti une appartenance à ce pays, à la fois par ce nouveau passeport, mais aussi lorsque je me suis acheté un condo sur la montagne Mont-Royal. » Avec un tel parcours, elle ressent alors le besoin de prendre un peu de recul et de mieux connaître ses racines. Elle prend une année sabbatique et part en Inde : «Dès que je suis arrivée là-bas, j'ai compris que mes parents m'avaient vraiment bien élevée dans les valeurs et la culture indienne parce que je ne me sentais pas dépaysée dans un pays où je n'avais pourtant jamais mis les pieds. Tout coulait de source.» Dans son périple, elle suit une amie jusqu'à la ville de Dharamsala, lieu de rassemblement de la diaspora tibétaine fuyant les persécutions chinoises. Elle y rencontrera son mari.

Aujourd'hui, ce couple se mêle à l'arc-en-ciel montréalais. Elle, Indienne et Africaine, musulmane élevée chez les Européens catholiques, lui Tibétain, bouddhiste, ayant vécu plus de 10 ans en Inde; les deux tous fiers et heureux de vivre ensemble à Montréal.

Vous avec un parcours atypique ou souhaitez partager votre histoire? Ecrivez-nous à msnquebec@hotmail.ca

Lire aussi: