J'ai découvert le Plan Nord il y a 21 ans, à l'été 1991, alors que le magazine L'actualité m'avait envoyé à Chibougamau pour faire un reportage sur la Route du Nord, que Cree Construction ouvrait dans la brousse entre Chibougamau et Nemiscau en territoire cri.
Toujours studieux, j'avais rencontré tout ce qui bouge : les maires, la Société de développement de la baie James, le Grand Conseil des Cris, Cree Construction et même le chef du Conseil de bande de Mistissini.
Le chef de bande de Mistissini m'avait surpris en faisant valoir que la compagnie d'exploitation forestière locale était une compagnie crie. « On veut se développer », m'avait-il dit, en insistant sur le « se ».

Dan Fleet- domaine public

Dan Fleet

Les gardiens de la tradition
À l'époque, depuis la crise d'Oka en 1990, les relations entre le gouvernement du Québec et les Indiens étaient exécrables. Les Cris étaient à couteaux tirés avec le gouvernement du Québec et cherchaient à couler le projet hydroélectrique Grande-Baleine.
Or, les propos du chef de Mistissini montrait que, hors du discours politico-traditionaliste, les Cris étaient moins «castor et petits oiseaux» qu'ils le disaient à New York et qu'il suffisait de venir dans le bush pour s'en rendre compte.
Bref, toute la controverse de Grande-Baleine ne portait pas sur un refus sur la base de principes traditionalistes fumeux, mais bien au contraire sur le désir de participer, ce que ni le gouvernement du Québec, ni Hydro-Québec, ni l'ONU, ni l'ensemble de la presse anglo-américaine ne semblaient ou ne voulaient comprendre.

Le vide nordique
Cette visite de Chibougamau avait été éclairante sur un autre aspect.
Le Nord du Québec est un territoire grand comme deux fois la France, peuplé par environ 100 000 habitants et 400 000 caribous.
Rendez-vous compte : Chibougamau est exactement à la même latitude que Winnipeg. Pour les Québécois, Chibougamau, c'est le nord, alors qu'en réalité, ce n'est que l'extrême sud du « Nord ».
Pourquoi, me suis-je demandé, le Québec tourne-t-il le dos à un si vaste territoire depuis si longtemps? Certes, il y a eu le développement de la baie James en dans les années 1970, mais avant : rien. Les premiers prospecteurs sont arrivés à Chibougamau en 1950. Pas en 1850, mais en 1950. Pourquoi si tard?
Il ne faut pas chercher midi à quatorze heures : l'une des causes du sous-développement économique du Québec aura été d'avoir tourné le dos si longtemps à son arrière-pays.
Il y a toutes sortes de raisons à cela, dont la principale était autrefois la difficulté du terrain. Alors que l'Ouest canadien est une vaste plaine qui s'incline lentement vers l'arctique et la baie d'Hudson, l'intérieur du Québec est un formidable pays de montagnes et de tourbières, assez difficile, mais pas impossible surtout à l'époque du moteur à explosion.
Donc, pendant 20 ans, j'ai mené ma petite campagne personnelle pour faire en sorte que l'on connaisse mieux ce territoire et ses habitants.
En 2001, je me suis donc beaucoup réjoui de la Paix des Braves - qui avait signalé le début d'une évidence : que les Cris et les « Blancs » voulaient la même chose!
Je m'étais réjoui aussi de la tentative d'entente entre les Innus et le gouvernement québécois, tout en me désolant de l'incapacité des Innus de s'entendre entre eux pour faire front commun.

Salon Plan Nord
Alors, voilà : j'étais présent vendredi au Salon Plan Nord, organisé par la Chambre de Commerce du Montréal Métropolitain, qui visait à mieux faire connaître aux Montréalais cette idée excellente qui arrive à point nommé, si ce n'est un peu tard.
(Incidemment, comme les 1200 personnes présentes qui avaient à souffrir les délais causés par l'émeute estudiantine, j'ai trouvé la blague de Jean Charest excellente dans le contexte - comme d'ailleurs tous mes collègues journalistes assis aux deux tables des médias.)
Qu'est-ce que c'est, le Plan Nord?
Superficiellement, on parle de 80 milliards de dollars d'investissements d'ici 25 ans pour y développer les mines, l'hydroélectricité, et l'exploitation forestière.
En principe, tous ces investissements pourraient avoir lieu dans le seul cadre du privé sans que le gouvernement intervienne trop. Mais le Plan Nord signale l'intention du gouvernement d'encadrer et de planifier les actions, et d'y mettre du sien.
En plus des mines, des barrages et des chemins forestiers, on parle donc d'infrastructures routières, ferroviaires, portuaires, aéroportuaires, gazières et récréotouristiques - d'ici 2035, les aires protégées représenteront 20% du territoire.
Rien que pour Montréal, les retombées seront d'environ deux milliards de dollars par an - un stade olympique par année, pour 50 ans!