Il y a trois ans déjà, je publiais un article dans le magazine Urbania intitulé «Sorry I don't speak french». Le texte portait sur ces jeunes anglophones très branchés et curieux du monde qui, paradoxalement, ne s'intéressent ni à notre culture, ni à notre langue et vivent dans une bulle anglophone dans le Mile End.

iStock

Dans ce texte, j'expliquais que chaque fois que ce cas de figure se présente et que j'en ai le loisir, je réprimande gentiment l'être linguistiquement désavantagé. Je lui explique dans mon plus bel anglais que je ressens cette non-connaissance de la langue de la majorité comme une sorte de manque de respect vis-à-vis de ma culture.

36 mois ont passé et je m'adonne encore à cet exercice ponctuellement. Je considère cette intervention comme une sorte de devoir et le plus souvent, c'est assez pénible. Parfois, le locuteur anglophone est réceptif, parfois je me fais engueuler comme du poisson pourri. Fréquemment, ce sont les francophones témoins de mon intervention qui me disent : -Eille, laisse-le donc tranquille !

Dans le cadre du ramdam entourant l'histoire des cadres unilingues à la Caisse de dépôt et à la Banque Nationale, quelqu'un, j'ignore qui, a eu l'idée de mettre ce texte sur Facebook et sur twitter et il a vécu une seconde fois. Bien des gens l'ont lu et relu et commenté. Il a été traduit en anglais, on a fait un segment d'émission de radio à la radio anglaise de Radio-Canada sur le sujet.

Le texte a tellement roulé, que, mardi soir, l'un de mes vieux copains qui aime bien se poser à contre-courant m'a accueillie dans un bar où nous avions rendez-vous pour prendre un verre en me disant : -Ouin ! T'as été récupérée dans la chasse aux anglos ! Ça me dégoûte ! Ça me fait peur, cette hystérie collective «nationaleuse», on ne va quand même pas forcer les gens à apprendre le français, les mettre dans des camps peut-être ? Ce genre d'idéologie, ça me fait penser au fou furieux qui a tué les jeunes en Norvège.

Robert ne m'avait pas encore dit bonjour.
-Bonjour, Robert !
-Salut, excuse-moi, mais je suis très énervé par toute cette affaire. Je sais que tu n'es pas raciste, ni xénophobe, et que, comme tu es polyglotte, tu comprends mal comment quelqu'un peut ne pas apprendre le français alors qu'il vit au Québec depuis deux, trois, quatre ou dix ans et tu as raison, mais en même temps, c'est son droit le plus légitime de ne pas le faire. Et je vais te dire pourquoi, il ne le fait pas, parce que notre langue n'est pas sexy.

Ouch ! Pow ! Pouf !
Un coup de poing dans le plexus solaire ne m'aurait pas fait plus mal. J'ai répondu : -Mon Dieu que tu as un complexe de colonisé !

- Pas du tout ! m'a répondu Robert. Je n'ai aucun complexe. Je trouve que nous ne sommes pas forts en ce moment, pas une culture attirante. Mais surtout, je n'aime pas que nous nous refermions sur nous-mêmes. As-tu vu la proposition de la Société Saint Jean-Baptiste de retarder l'enseignement de l'anglais, c'est complètement barbare ! As-tu entendu parler de la milice patriotique québécoise ? Je n'en avais pas encore entendu parler, alors Robert a pris son téléphone et ma montré le site et c'est vrai que ça donne froid dans le dos. Un groupe paramilitaire pour défendre notre territoire ? Comme dirais les anglos : WTF ?

On a débattu longtemps sur l'état de notre langue, de notre culture. Je lui ai dit qu'il était simpliste de réduire la défense de notre langue à une fermeture sur nous-mêmes et qu'il est fâcheux que l'amalgame puisse être fait entre cette défense et le dérapage «nationaleux» effectivement peu ragoutant.

Par ailleurs, je me suis mise à penser à mes étudiants en journalisme à qui je donne un atelier aux Services des activités culturelles de l'Université de Montréal. Ce semestre, j'avais dix jeunes inscrits. Brillants, dégourdis, curieux et cultivés. L'atelier s'intitule «Introduction à l'écriture journalistique». Dans le volet journalisme, ils sont réjouissants, beaux à voir, posent les bonnes questions, ont les bons réflexes, un bel esprit critique. Mais, ça se gâche dangereusement lorsqu'on passe à l'écriture. Des trucs de base : certains ne font pas la différence entre le verbe avoir et la préposition «à». Comme dans : « Il va a l'école ». Quand je corrige, je suis affolée, triste.

Comment a-t-on pu déposséder des enfants de la maîtrise de leur langue maternelle ? Comment se fait-il que des jeunes qui sont allés si longtemps à l'école ne puissent pas écrire relativement correctement ?
Avons-nous perdu dans les méandres des réformes cette fierté qui fait que ma grand-mère qui n'a qu'une sixième année écrit sans faute ? Est-ce ce manque de fierté qui fait que certains anglophones ne sont pas attirés par notre langue ? Peut-être que ça n'a rien à voir, mais comme «toutte est dans toutte», ça mérite réflexion. Non ?

Toutes les chroniques de MSN Actualités