Émilie Dubreuil

D'abord, j'aime cette expression qui évoque le confort conjugal, les grasses matinées du dimanche, même si ça n'a absolument rien à voir. On la doit aux Suisses cette expression. En mars dernier, ils ont déchiré leurs chemises autour du concept. Dans une des plus belles régions du monde, le Valais, on a appelé la population à voter dans un référendum d'initiative populaire sur la limitation des «lits froids», ce qui désigne les résidences secondaires par opposition aux lits chauds des résidents permanents.

Dans ce coin de la Suisse, situé au pied de pistes de ski qui attirent des touristes de partout dans le monde, on a décidé de limiter à 20 % du parc immobilier le nombre de lits occupés par des villégiateurs. Parce que les villégiateurs, c'est bien joli et bien dépensier quand c'est là, mais quand c'est pas là, ça fait fantôme, ça ne fait pas d'enfants qui vont à l'école du village. Ça fait silence. Les lits froids, c'est des complexes immobiliers qui abîment le paysage, qui font monter les loyers et chassent la population locale. La situation du Valais est extrême. Le paysage à couper le souffle séduit depuis longtemps les princesses, les propriétaires de puits de pétrole pour qui ça fait chic d'y posséder un chalet.

Dans la Belle Province, très peu de princesses et de grands armateurs, mais, tout de même, certains villages, qui ont pourtant tout pour eux, ont cessé de respirer. « J'ai grandi ici. J'ai fait ma famille ici. L'an dernier, j'ai vraiment eu peur de voir mon village s'éteindre. J'ai vu la Caisse Populaire fermer, le bureau de poste aussi. À l'école, il n'y avait que seize inscriptions en première année, je ne veux pas voir Frelighsburg mourir. Il faut faire quelque chose avant qu'il ne soit trop tard, on ne peut pas se laisser mourir. » François Gosselin est l'épicier du village. Il me raconte cela sur la jolie terrasse du restaurant que sa fille vient d'ouvrir juste en face de son commerce sur la minuscule rue principale de Frelighsburg. Gosselin est fier d'avoir aidé sa fille à ouvrir l'établissement qui redonne un peu de vie à la rue principale. Il prêche par l'exemple, car c'est lui qui a fondé Vitalité Frelighsburg, un comité de citoyens qui réfléchit à la survie du village.

Petite perle des Cantons de l'Est, Frelighsburg n'est pas l'Anse Pleureuse ou un Gros Morne désertés de sa jeunesse parce que loin de tout en Gaspésie. Non. Mais, à une heure de Montréal, ce village riche à craquer vit le même problème que certains bleds moins fortunés : la dévitalisation. « Les jeunes qui partent, la Caisse qui ferme, la population vieillissante, tout cela on peut comprendre quand ça se passe dans les régions éloignées. Mais, chez nous, à un jet de pierre de Montréal, dans un des plus beaux endroits de la province, ce n'est pas normal » ajoute Pierre Jobin, le compère de Gosselin, pomiculteur de son état et président de l'organisme.

Village royaliste au cachet charmant et bucolique, la beauté saisissante de l'endroit est responsable de son malheur. Les vieilles fermes ont été achetées par de riches médecins ou avocats ou gens d'affaires de la ville qui y viennent la fin de semaine. Ils y possèdent d'immenses domaines où ils n'ont, bien sûr, pas envie de construire des habitations. Il manque donc de logements abordables pour que puissent s'installer de jeunes familles. Vitalité Frelighsburg aimerait bien convaincre certains de ces grands propriétaires terriens de céder un peu de terre à la ville pour qu'elle puisse, elle, en créer du logement. D'ailleurs, François Gosselin a racheté une bâtisse en plein cœur du village pour y aménager des condominiums à prix raisonnable.

À une dizaine de kilomètres de là, le village de Sutton vit le même problème dans une moindre mesure. Au village, beaucoup des appartements que pourraient occuper des lits chauds sont loués à prix d'or à des lits froids qui viennent faire du ski la fin de semaine. Résultat, une dizaine de familles ont quitté le village l'an dernier. À Sutton comme à Frelighsburg, les villégiateurs n'ont pas qu'un impact sur l'écologie sociale, ils ont aussi transformé ce paysage agricole. Quand on est associé dans un grand bureau d'avocats, on ne cultive pas la terre la fin de semaine. Si bien que beaucoup de terres fertiles sont maintenant en friche, détournées de leur vocation première. Pourrait-on, par exemple, exiger de ces lits froids qu'ils louent leurs terres à des jeunes qui ont envie de se lancer en agriculture, mais pas les moyens d'acheter ces terres hors de prix ?

Comme dirait un certain François Legault, il n'y a pas de chicanes dans les autobus au sujet de l'opposition des lits chauds et des lits froids, mais si on ne veut pas que cette région ressemble bientôt au village de Mont-Tremblant, ça mériterait qu'on en jase. Un sujet peut-être plus intéressant que le rapport Moisan. Anyway.

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