Comment j'ai survécu au centenaire.

Comme vous, j'avais très hâte que le Titanic re-coule enfin.
Car le mythe du Titanic est insubmersible. Le paquebot est englouti dans l'abîme depuis un siècle, mais le mythe titanesque ne veut pas sombrer.
J'en veux beaucoup à ce Robert Ballard qui, il y a 27 ans, est allé prendre des photos de l'épave et ramener deux ou trois bouteilles. Sous prétexte d'archéologie sous-marine, Ballard est allé ressusciter une histoire qui aurait dû finir.
Mon seul regret est que c'est reparti pour le 101e anniversaire. J'angoisse : qu'est-ce qu'ils ne vont pas inventer pour 2013!
Bien humblement, je me considère comme la 1521e victime de ce naufrage. Il y a des jours où je me dis que je devrais monter un documentaire : comment survivre au mythe du Titanic.

Titanic

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Chic, une anecdote!
Outre Ballard, il y a le matériau. Quel inépuisable cargo d'anecdotes transportait ce paquebot invraisemblable! C'est confondant.
Un abime sans fond d'histoires, ça ne finit plus. C'est la corne d'abondance journalistique : on pense que c'est fini, et quelqu'un en ressort encore une.
Ici, c'est le gars de Montréal qui fut le premier à recevoir la nouvelle.
Là, c'est le livre de recettes du Titanic! À déguster en faisant jouer My Heart Will Go On ou Plus près de toi, mon Dieu en boucle.
Remarquez, ce sont les recettes pour les premières classes, car les troisièmes classes avaient droit aux restants de pain et de haricots...
Ce sont d'ailleurs les haricots qui seraient à l'origine de la tragédie. Il semblerait que Leonardo DiCaprio en aurait lâché un méchant, qui a distrait les vigies ...
Je tiens cette anecdote dramatique de la cousine de la sœur de mon arrière-grand-mère, qui est une Blanchette, comme Kate.
Comme je le disais, un puits sans fond d'anecdotes sur fond de pathos, dans une trame de film catastrophe de série B, qui se déroule à la vitesse d'une collision de train au ralenti.
Heureusement, le dernier rescapé survivant a eu le bon goût de mourir en 2009.
Imaginez déjà tout ce qu'on a pu raconter malgré les survivants, qui surveillaient ce qu'on disait. Maintenant qu'ils sont tous morts, je n'ose croire ce que la presse sortira pour le 150e ou le 200e. Si, bien sûr, la civilisation n'a pas coulé d'ici là.

Un enjeu majeur de notre temps
Les commémorations invraisemblables du 100e anniversaire sont le naufrage de la raison.
Le Titanic pour moi est indissociable de mon frère qui, étant enfant, a fait une courte fixation sur A Night To Remember. L'automne dernier, c'était ma fille Erika. C'est normal chez les enfants, beaucoup moins chez les adultes.
De toutes les niaiseries que j'ai entendues ou vues malgré moi, la plus remarquable est bien le cahier spécial de huit pages publié par La Presse ce weekend. Huit pages. Le cahier Enjeux au grand complet. C'est en soi un événement.
Mais où est l'« enjeu »?
Le suspense est terrible : le Titanic va-t-il couler pour la 101e fois le 15 avril 2013? Les journalistes parviendront-ils à déterrer une anecdote que l'on n'a pas entendue?
Comme vous, j'aurais préféré que le navire ne coule pas... ne serait-ce que pour s'épargner ce genre de supplice!

Que célèbre-t-on au juste?
Le Titanic est une figure imposée. Le 11 septembre : les deux tours. Pâques, c'est le jambon. Mi-avril, le Titanic et le souvenir des corps qui marinent dans les eaux glaciales.
Mais que célèbre-t-on au juste, à part la fascination morbide? Il y a des tragédies maritimes comparables, voire pires. En 1914, l'Empress of Ireland a coulé en 14 minutes avec 1012 pauvres bougres. En 1917, le Lusitania avec 1200 morts. En 1987, le Doña Paz, avec 4300 morts. Et en 1945, le Wilhelm Gustloff avec - tenez-vous bien - 9400 tués.

Superficiellement, le Titanic se présente comme une histoire d'orgueil technologique, mais en réalité, l'intérêt qu'il soulève tient tout simplement à des principes de narration : c'est l'histoire parfaite.
Des navires et des naufrages tragiques, il n'en manque pas, mais ce n'est jamais net. Ici, pas de guerre. Le Titanic a été une victime de la nature, un iceberg, qu'on ne pouvait pas ne pas voir, sauf ceux qui ne voulaient pas le voir. Et c'est arrivé au moment où se développaient la presse et les télécoms, en temps de paix - dernier acte du grand mouvement de mondialisation de la Belle Époque.
En prime, il s'y greffe des milliers d'anecdotes, beaucoup de documents d'archives, des mondains et des pauvres tous égaux devant la mort, le mystère découlant de l'absence de badauds, des diamants.
Il n'y a pas meilleur sujet. En fait, le modèle Titanic sert de trame à tout bon film de série B. Sauf que ce n'est pas de la fiction : c'est vrai.

Et ce drame a eu le chic de durer exactement le temps d'un film. Trop court, ça n'aurait pas cadré dans le format. Trop long, il aurait fallu une série.
C'est ce qui explique que le drame historique est devenu un mythe à cheval sur le réel et la fiction.
Ça augure mal : mes petits-enfants devront se taper le bicentenaire.

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Jean-Benoît Nadeau

Jean-Benoît Nadeau // Jean-Benoît Nadeau

Collaborateur au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Après six mois quelque part à l'ouest du Pecos, il nous revient de ce côté de la rivière des Outaouais pour parler de langue française, de ses filles, du changement climatique, de la bonne façon de préparer la choucroute et aussi encore des États-Unis, car nous sommes tous Américains.

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