Jean-Benoît Nadeau

Pas n'importe quel urinoir, remarquez. Chaque fois que je vais pisser, je vérifie toujours la marque. Si c'est un urinoir Crane , je lui dis merci et je pisse dedans.
Ce n'est pas tellement le soulagement. Car j'éprouve la même reconnaissance devant un lavabo Crane ou une baignoire Crane. De même qu'une cuvette Crane, celle qui nous donne un pied cube par chasse.

La fondation Crane

L'explication n'est pas scatologique.
Voici : c'est la Fondation Crane qui m'a envoyé en France étudier les Français entre 1999 et 2001, qui m'a encouragé à me prendre un agent littéraire à New York, qui me permet périodiquement de retourner à Washington.
La fondation Crane fut fondée en 1925 par un riche intellectuel américain, Charles Crane, le fils du magnat de la porcelaine pissotière.
On sait peu de choses de Charles Crane. Les rares photos de lui nous le montre jouant un jeu de patience dans un wagon lourdement brocardé.
Or Charles Crane, en ces années d'isolationnisme américain, était au désespoir. Cet arabiste avait, quelques années plus tôt, négocié la partie des Balkans du traité de Versaille et il se désolait de voir son pays se replier sur lui même dans une phase de nombrilisme aigu.
Si bien, que de façon tout à fait typiquement américaine, Charles Crane a pris les choses en main. Il a mis un million de dollars dans une fondation, qui vise à aider des jeunes gens de moins de 35 ans à aller dans un pays de leur choix pour quelques années et écrire sur le sujet, et l'étudier, dans le but d'en faire des experts.

For he's a jolly good fellow

Depuis, nous sommes 150 à être allé étudier divers pays. Quand j'étais à Paris, nous étions huit : il y en avait un en Turquie, un autre au Yghrtywsqstan, deux au Brésil, un au Chili, une autre au Guatémala, et un en Chine. Ça change tout le temps.
J'y ai rencontré des personnages fascinants, comme un grand chercheur qui avait connu ho chi minh étant jeune homme, un autre qui était un intime de Mao, un autre qui a inventé la technologie pour étudier les arbres de la forêt équatoriale, un traducteur qui a traduit le livre de Ben Weider sur la mort de Napoléon et qui avait rencontré Senghor alors qu'il dirigeait le Sénégal.
De nos jours, ce sont surtout des jeunes femmes - la première jeune femme, en 1942, Marine Lelland, était venu étudier le Québec. Ce weekend, nous avons entendu les présentations de deux jeunes femmes de retour d'Haïti et d'Afrique du Sud et une autre jeune femme était envoyée au Brésil.

Studieux et internationaliste

Cette fondation, qui a changé deux fois de nom et qui s'appelle maintenant The Institute of Current World Affairs, a deux particularités : elle n'est pas académique et ce n'est pas la CIA (les fellows se font parfois approcher pour être des informateurs de la CIA et se font demander de dénoncer la situation).
Côté académique, le fellow n'est lié à aucune autre institution et il est libre de changer d'idée sur le terrain. Ce fut mon cas. J'avais choisi le sujet : pourquoi les Français résistent à la mondialisation. Sur le terrain, après deux semaines, je m'étais aperçu que les Français ne résistent pas du tout à la mondialisation et j'avais été encouragé à faire autre chose : Pourquoi on pense que les Français résistent à la mondialisation quand ils ne résistent pas, et autres questions idiotes.
C'est ainsi que j'ai passé deux ans en France à écrire des bulletins mensuels de 5000 mots (avec photo) sur mes observations sur les Français. Ce fut en fait un exercice assez difficile de communication, car je devais aussi constamment me demander ce que pensent les Américains, ce qui n'est pas toujours évident.

Le parcours du combattant

C'est l'Amérique studieuse et internationaliste, celle des clubs sélects et des Protestants, très Ivy league. Par exemple, les réunions semi-annuelles se passent toutes à Washington au Cosmos Club, un club archi-sélect où on n'a même pas le droit de prendre des notes sur une table ou d'ouvrir son ordinateur portable, au service ampoulé, avec leur portier et son sifflet pour appeler les taxis.
Le hasard a voulu que je découvre cette fondation par l'entremise d'une journaliste québécoise, collègue à L'actualité, Carole Beaulieu, actuellement la rédactrice en chef et l'éditrice de la publication.
Carole avait disparu de la scène québécoise entre 1994 et 1996 pour étudier le Vietnam aux frais de la princesse. J'avais suivi son parcours de loin en loin et à son retour, nous en avons parlé et elle m'a remis un dépliant (à l'époque, il n'y avait pas encore trop de sites web). On pouvait en devenir membre par le biais d'une lettre vague.
Je leur ai donc écrit une lettre d'intention, où je leur parlais de moi et de mon projet (étudier les Français).
Après quoi le directeur m'a écrit pour me demander de me décrire moi. Ne me décris pas ton projet; tu n'as pas besoin d'en dire plus.
Après quoi, le directeur m'annonce qu'il vient à Montréal et qu'il veut me rencontrer avec Julie (les conjoints, qui font partie du package sont aussi examinés).
Après quoi le directeur m'écrit pour me dire que je suis parmi la liste des six finalistes et que je dois être interviewé par chacun des seize membres du conseil d'administration, qui devront voter sur les candidats choisis.
Tout cela est très protestant et très studieux : on me demande qui je suis, ce que je pense de la vie, si j'ai vraiment besoin de la fondation pour réussir (la bonne réponse est oui), si je me suis déjà battu avec quelqu'un (oui), si j'ai trompé ma femme (non, mais allez-vous me croire).
La veille du vote, je suis avec les autres finalistes et les membres pour l'assemblée semi-annuelle à écouter les propos d'un fellow qui revient de deux années passées en Tchécoslovaquie.
Et le lundi matin, le directeur m'appelle pour me dire que j'ai la bourse. «Quand est-ce que tu pars?»

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Jean-Benoît Nadeau

Jean-Benoît Nadeau

Journaliste au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Après six mois quelque part à l'ouest du Pecos, il nous revient de ce côté de la rivière des Outaouais pour parler de langue française, de ses filles, du changement climatique, de la bonne façon de préparer la choucroute et aussi encore des États-Unis, car nous sommes tous Américains.

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