Au marché aux puces près du casino à Hollywood, on l'appelle la fourmi atomique. Luc, Luc Bolduc, ben oui ça rime en crime, est coquet et refuse de dire son âge mais on le devine dans la jeune cinquantaine. Il a le teint de ceux qui vivent dans le sud: pas trop bronzé, juste un peu doré. Surtout, il arbore le sourire de celui dont la parka n'est qu'un lointain souvenir. Son boss, Michel, vient de Newport en Gaspésie. Lui, Luc, de Val-d'Or en Abitibi... Ils vendent des légumes au marché à d'autres exilés du froid qui se sont installés dans ce ghetto floridien où l'on mange de la poutine et où l'on discute de l'unilinguisme du nouvel entraîneur du Canadien.

«J'ai travaillé dans les mines pendant dix ans. Ici, c'est pas mal moins payant, mais je suis pas mal plus en santé. À la fin en Abitibi, j'avais peur de crever. Ici, je suis heureux, y fa beau!», me raconte-t-il en vendant des fraises à Monique et Danielle.

Photo: Joe Raedle, Getty Images(Photo: Joe Raedle, Getty Images)


En me promenant dans ce souk où le marchand de livres tient l'œuvre complète de Marie Laberge, où Francine vend des montres et Nicole des colliers avec la lune dessus, et où le drapeau du Québec flotte sur la montagne de cochonneries à vendre et ses ouailles contentes d'être loin de la difficulté de vivre le froid, je me suis prise d'une immense bouffée de tendresse pour mes compatriotes. Ici, il y a toutes les classes sociales. J'ai même croisé deux vedettes du petit écran québécois. Je ne vous dirai pas qui, mais ce n'était pas n'importe quoi. Ici, tout le monde a ceci en commun de venir d'un pays dur, le nôtre.

Bien sur, le Québec, ce n'est pas une dictature, ni le tiers-monde, mais... le manque de lumière, la pluie frigide, la grisaille du lundi... tout ça, toute cette adversité climatique, les Tabarnacos l'ont fui. Ces réfugiés apolitiques ont quelque chose de touchant tellement ils sont contents de mettre des milliers de kilomètres entre la charrue et leurs retraites. Ils ont ce côté émouvant des exilés, même si ce sont des exilés ludiques qui ne fuient rien de bien grave, juste l'hiver morne et interminable de Val-d'Or, de Newport, de Beauport ou de Chibougamau.


Je suis touchée d'entendre sur la plage un type en bedaine murmurer: «On est-tu ben, on est-tu ben? Maudit qu'on est ben!» Juste à côté de lui, une famille russe, il y en a de plus en plus, a fui la dictature du frette, et même si je ne les comprends pas, ils semblent murmurer la même chose...


À Noël, j'avais réuni quelques amis à la maison dont plusieurs étaient des orphelins... de la Floride. Je n'ai pas de statistiques, mais j'ai l'impression que les baby-boomers qui viennent d'arriver à l'âge de la retraite sont venus grossir les rangs de ce satellite du Québec sous le soleil, et c'est facile à comprendre.