Marche de solidarité avec les immigrants de l'Arizona, à Los Angeles, le 1er mai 2010

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Aux États-Unis, l'intolérance vis-à-vis des Latinos, en particulier des «Mexicains», est évidente -- sauf que sa manifestation n'est pas socialement «acceptable».
Rien à voir avec la francophobie, qui s'exprime très ouvertement dans tout l'univers anglo-américain (à l'exception du Canada). On ne fait aucun effort pour la cacher, même qu'on l'affirme et qu'on en fait des manchettes. C'est vendeur.
La xénophobie et le racisme envers les «Mexicains» ou les «Latinos», c'est vendeur à condition de biaiser (ce qu'on appelle le politiquement correct). On l'exprime publiquement par un code complexe qui tourne autour de «l'insécurité» devant les «jeunes» et «l'invasion» des «immigrants clandestins».

Et ailleurs, même topo
Ce mode d'expression voilé du racisme n'est pas propre aux Américains, puisque les Français font exactement la même chose vis-à-vis leurs immigrants (ou leurs enfants). Ils nous inondent sur «l'insécurité» devant les «jeunes», la «clandestinité», le «crime» et les «bandes». Même que certains, pour mieux appuyer, vont dire les «djeunes» pour qu'on comprenne bien.

Au Canada, pays du multiculturalisme jovial, tout le discours conservateur sur «l'insécurité» et le «crime», et l'obsession sur la «loi et l'ordre» s'abreuvent au puits sans fond de la xénophobie et du racisme. Un particularisme de la xénophobie Canadian est de ne pas manifester ouvertement de sentiment francophobe : on attaque plutôt les «séparatistes», le «bilinguisme» et on dénigre allègrement l'accent québécois, que certains vont jusqu'à appeler du «fake French».

Au Québec aussi, on parle d'«insécurité» et de peur de «l'anglais». Regardez tous les petits xénophobes frileux qui quittent Montréal pour la banlieue. Tous les banlieusards ne sont pas racistes : il est légitime de croire qu'il faille une pelouse et une tondeuse pour faire pousser des enfants.
Mais il s'en trouve un bon nombre qui cherche avant tout à s'entourer de «monde comme eux» et qui fuit «l'insécurité» et la «saleté» de la ville. Ils nous disent : «Regardez, le français recule à Montréal.» Le français ne recule pas une miette à Montréal puisqu'on francise tout le monde. Ce sont les Canadiens français qui se replient sur la banlieue de façon suspecte.
Regardez toute la crisette des «accommodements raisonnables». Qu'est-ce que c'était, au fond? Tout simplement une foire d'empoigne amorcée par une poignée d'intolérants autour d'un problème jamais défini, et rendue encore plus confuse par une xénophobie latente qui refusait de dire son nom.

La peur du clandestin
Après ce petit aparté pour vous montrer que le racisme n'est pas propre aux Étatsuniens, revenons à nos moutons.
L'an dernier, j'ai eu l'occasion d'observer toutes les nuances du racisme antimexicain en Arizona, où j'ai vécu six mois. Les circonstances ont voulu que nous arrivions quelques semaines avant que s'amorce une très grande polémique sur fond de racisme autour de la loi SB 1070.
Rappelez-vous la controverse : le sénat de l'État vote une loi qui donne le pouvoir à la police d'arrêter toute personne soupçonnée d'être un immigrant clandestin pour contrôler son statut.
On ne peut pas reprocher à un pays de vouloir contrôler l'immigration clandestine, qui soustrait une partie de la population à la règle du droit.
Mais alors, que l'on contrôle tout le monde : c'est la seule méthode juste. Autrement, on utilise des critères vagues : il a l'air mexicain, sa face ne me revient pas, vos papiers!
C'est exactement ce qui se passe.

Organiser la xénophobie
La peur de «l'autre», la xénophobie et le racisme sont inévitables - on ne peut que la contrôler. Mais dans chaque société, la xénophobie s'organise selon un schème qui lui est propre, plus ou moins ouvert.
Les Français, par exemple, ont leur manière à eux. On refuse des emplois à quiconque s'appelle Mohammed ou Mamadou, si bien que dans une société de statut comme la leur, on crée une classe d'exclus du marché de l'emploi. Les Français sont rarement allés jusqu'au ségrégationnisme, cependant : ils pratiquent les mariages mixtes, bien davantage que les Allemands ou les Britanniques, par exemple. Au Royaume-Uni, on n'hésite pas à donner un boulot au premier Pakistanais venu - mais de là à en marier un, là, fume!

Le ségrégationnisme américain est un trait culturel hérité des Britanniques, société de classes par excellence, et qui s'alimente à la mamelle du protestantisme biblique et d'un anticatholicisme fondateur.
Qu'est-ce que le protestantisme biblique? C'est une lecture de la Bible qui consiste à se voir comme le nouveau peuple élu. L'Amérique fut fondée dès 1607 par des gens qui avaient quitté l'Europe avec la certitude de faire l'expérience d'une société nouvelle bâtie sur de nouvelles valeurs.
L'idée n'était pas mauvaise et cela leur a particulièrement bien réussi.
Sauf qu'à l'envers de la médaille, cet exceptionnalisme suscite une dérive morbide vers un système de castes fondé sur la couleur ou l'origine - ce que l'on appelle la «race» aux États-Unis.

La race mexicaine
L'intense immigration des hispaniques aux États-Unis est perçue comme une invasion pour trois raisons.
D'abord, la migration des latinos-Américains est tellement massive qu'elle change la société. Ce n'est pas la première fois : les Italiens, les Polonais, les Irlandais ont suscité exactement les mêmes craintes et les mêmes réactions. À la différence que la nature même de la frontière - 2000 km à travers le désert - fait qu'il n'est pas certain qu'on puisse endiguer la vague alors que, pour tous les autres, il suffisait de fermer le port d'entrée.
Il y a aussi que les «Mexicains» sont catholiques, ce qui est souvent jugé comme une tare face aux valeurs protestantes.
Non seulement ces «Mexicains» se comportent en catholiques, mais une bonne part d'entre eux ont l'air métis puisqu'ils le sont, historiquement. Or, toute l'histoire de l'ouest s'est bâtie autour du rejet de l'Indien ou du «nègre».
C'est là le fondement de tout ce que vous lisez sur les dangers de l'invasion des immigrants clandestins et l'insécurité qu'ils suscitent.
Le sous-texte est clairement : ils ne sont pas comme nous, ils sont catholiques, ils ont l'air indien, on ne peut pas les laisser gagner puisque nous les avons écrasés.

Le couvert sur la marmite
À ce titre, la francophobie ouverte des Américains est curieuse, car les francophones dans leur pays forment une minorité discrète, diffuse et très, très intégrée dont ils ont rarement conscience. Ce qu'elle exprime, cette francophobie, c'est un vieux complexe linguistique refoulé.
Le racisme envers les «Mexicains» comme pour les noirs, c'est autre chose puisqu'ils sont là, nombreux, et que leur «race» n'est pas la même.
C'est désolant, je sais, mais je constate.
Encore heureux que ces préjugés ne soient pas acceptables et que leur expression soit balisée derrière des codes dont l'effet est de refouler l'émotion. Imaginez l'escalade si leur hispanophobie venait à s'exprimer de façon aussi débridée que la francophobie.
C'est un mince couvert sur la marmite, qui saute dès que ça chauffe un peu.

Lire aussi: Francophobie: le dernier préjugé «acceptable»
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Jean-Benoît Nadeau

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Jean-Benoît Nadeau

Journaliste au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Après six mois quelque part à l'ouest du Pecos, il nous revient de ce côté de la rivière des Outaouais pour parler de langue française, de ses filles, du changement climatique, de la bonne façon de préparer la choucroute et aussi encore des États-Unis, car nous sommes tous Américains.

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