L'un de ces commentaires, non publié car trop personnel, vient d'un ami (un vrai, pas un «nami» Facebook): il me «dégrade du titre d'ami». J'en suis peiné.
(Lire la chronique précédente Exit Strauss-Kahn)
Au lieu de répondre à chacun individuellement, j'en profite pour écrire à tous. Vous m'excuserez donc de gratter le bobo : il faut changer le pansement.
J'aimerais préciser d'emblée que je n'entretiens aucune rancœur envers la France, ni contre les Français, bien au contraire. Je cultive envers elle et envers eux une grande reconnaissance sinon de l'amour - même quand on me «dégrade du titre d'ami». Est-ce du masochisme?
LE MONARQUE ÉLU
N'étant pas du genre à fuir mes responsabilités, j'en profite pour corriger d'emblée une erreur qui s'est glissée dans mon billet Le Monarque Élu : contrairement à ce que j'avais écrit, le mandat de président n'est pas renouvelable indéfiniment. Il est limité, depuis 2008, à une réélection. Mes excuses les plus plates.
Quelques lecteurs affirment que le président ne peut pas être un monarque puisqu'il est élu démocratiquement. C'est mal comprendre la métaphore.

Dominique Strauss-Kahn lors de son arrestation à New York.
Bien sûr qu'il est élu et qu'il correspond au choix de la majorité. C'est l'absence de contrepoids qui fait le monarque.
Le monarchisme démocratique des Français remonte au général de Gaulle et à la crise de 1958, alors que la France était au bord de la guerre civile. Cela aurait été fâcheux.
Déjà que depuis 1789, la France avait vu se succéder quatre régimes démocratiques (appelés Républiques), trois monarchies, deux empires et une dictature fasciste, tous renversés par une guerre, une révolution ou un coup.
De Gaulle avait une solution simple: réintroduire une dose d'absolutisme dans la fonction présidentielle. Chaque régime démocratique a des caractéristiques propres : celui des Français fonctionne sur la base d'un «coq en chef» inamovible et qui a droit de regard sur tout.
Par malheur, le septième président de la Ve Republique ne sera pas DSK. Sachez que cela me peine aussi.
LES VIERGES OFFENSÉES
Vous avez bien raison de dénoncer la justice-spectacle à l'américaine... à condition de ne pas oublier que le système judiciaire français est un contre-modèle universellement décrié!
Je ne parle pas ici du Code civil, mais du droit pénal. Son application est caractérisée par certains abus flagrants comme la recevabilité de preuves obtenues illégalement et la détention arbitraire sans cause. Et que dire des «contrôles d'identité» systématiques, souvent injustifiés et injustifiables, dont la véritable fonction est d'humilier certaines franges de la population à la marge?
Cette justice pénale de matamore est une honte qui déshonore la France alors que, pourtant, en d'autres matières, la France est un exemple. Il y a là un mystère.
Je ne m'appesantirai pas non plus sur le procès d'intention de la plaignante - notez que je ne dis pas «victime», la cour tranchera -, que bien des médias français ont jeté en pâture au public en dévoilant sa vie privée et jusqu'au nom de sa fille mineure.
Si seulement la presse française pouvait être aussi sévère quant aux abus de ses «grands hommes»!
PAS DE PROCÈS POUR LA GRANDEUR
Certains lecteurs ont cru que je remettais en question la notion française de la grandeur. Au contraire : le culte de la grandeur est un trait culturel admirable, mais qui a les défauts de ses qualités.
Je vous résume ça vite fait :
L'un des avantages que la France tire de son culte de la grandeur est qu'elle peut se reposer sur des élites généralement compétentes.
Tout le système d'éducation en France est orienté vers l'identification claire d'élites, qui sont dirigées vers les «grandes écoles» au nombre de plus de 400 (il ne s'agit pas d'universités). Ces diplômés amorceront leur carrière de cadre à un niveau où le commun des mortels espère terminer la sienne.
Heureusement, les grandes écoles ne sont pas la seule voie. Un tas de petits brillants tirent leur épingle du jeu à force d'intelligence. Du genre Depardieu ou Sarkozy, justement. Mais tout le monde sait qu'ils partaient avec un handicap (académique, je ne parle pas du bras de Jamel). Maintenant ils sont grands (et gros, pour Depardieu).
Cela est possible grâce à un autre trait culturel, qui démocratise la caste des grands hommes: le culte de l'éloquence.
Car les Français valorisent cette qualité, au point d'en faire le critère numéro un pour l'obtention d'un poste. Tout le système d'éducation est également structuré autour de l'éloquence, et toutes les classes sociales valorisent la prouesse oratoire.
Ainsi, tout concourt à rehausser le niveau en matière de langage, d'idée, de culture et d'esprit. C'est admirable.
Autre réflexe culturel des Français qui magnifie leur sens de la grandeur : leur dégoût de l'argent - ou plus exactement leur dégoût à parler d'argent. Parce que l'argent, ils aiment.
Rares sont donc les Français qui remettent en question les attributs de la grandeur, comme les officines dorées et les voyages en première classe, du moment que cela est fait avec goût et sans ostentation.
Résultat des courses : la moyenne des personnages publics français est bien plus cultivée, capable et ambitieuse que la moyenne des ours des législatures d'Amérique du Nord, plutôt inculte, pusillanime et souvent anti-intellectuelle.
LES DÉFAUTS DE SES QUALITÉS
Cela dit, comme les Nord-Américains ne cultivent pas trop la grandeur de leurs personnages politiques, ils sont capables de faire table rase du paysage politique en une élection. Ce qu'ils font tous les 10-15 ans environ. En France, il faut une révolution dont l'effet premier sera d'identifier de nouvelles élites.
Un défaut de la grandeur est qu'elle tend à personnaliser le pouvoir, qui devient un château fort. C'est vrai en politique, mais c'est aussi le cas dans les univers académique, artistique et économique.
Quand ce n'est pas Deneuve qui prend tout la place, c'est Depardieu.
En politique, un symptôme en est cette manie de la presse française de monter en doctrine les idées aléatoires de politiciens, d'où le fait de parler sans cesse de chiraquisme, de sarkozysme. Le mauvais sort nous épargnera du DSKisme.
Un autre défaut de la grandeur est qu'à trop l'instrumentaliser, on finit par y croire - d'où le drame que vivent les Français avec la déchéance de DSK.
C'est une castration publique - non pas de DSK, mais de tout ceux qui ont cru à sa grandeur. Cela me fait aussi mal qu'à vous.
Une prévention pour ceux de mes lecteurs qui font une lecture littérale de mes écrits: la notion de «castration» dont je parle est une métaphore.
Cela ne leur enlève pas une couille.



