L'amie Sophie est, mettons, très soucieuse de son alimentation, pour ne pas dire... pas sortable. Elle ne mange que de la viande du terroir achetée chez l'éleveur, des légumes locaux, des poissons locaux. Le tout doit être évidemment bio et, bien sûr, équitable! Inviter Sophie à manger à la maison est plus compliqué que de nourrir un imam qui serait particulièrement scrupuleux ou un enfant hassidique difficile. Mais bon, dans la république du Mile End, c'est, mettons, faisable.


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Tel un adolescent capricieux devant une assiette de brocolis, Sophie fait une moue de dégoût devant les plats qui dérogent à ses principes du bien manger et vous tartine son pain 22 grains de 22 bonnes raisons de ne pas manger ceci ou cela, pour le bien de la Terre, des peuples exploités, pour des raisons de santé, etc. Elle sait tout. Elle connaît tout. Les méfaits du canola, l'exploitation éhontée des terres agricoles des pays du tiers monde, combien il est dommageable pour l'environnement de faire venir un poisson des Caraïbes jusque dans l'assiette d'une Nord-Américaine, etc.


J'aurais dû y penser quand j'ai embarqué la Sophie dans le siège du passager pour prendre la route en direction de Tadoussac, où nous nous rendions toutes deux sur le pouce quand Sophie était encore une omnivore normale. Pour couper la route, nous nous sommes arrêtées aux Éboulements, dans Charlevoix. L'auberge offrait un petit-déjeuner. Omelette au fromage et toasts. Parfait. Quand les plats sont arrivés, Sophie a jeté un regard désapprobateur à la pauvre waitress avant de procéder à un interrogatoire en règle:
-Sur les toasts, c'est du beurre?
-Non, c'est de la margarine...
-Euh... avez-vous du beurre?
-Non
-Pourriez-vous me refaire des toasts sans margarine, s'il vous plaît? Et le fromage dans l'omelette, c'est quoi ?
-Des singles de Kraft!
-Est-ce que vous avez du fromage de la fromagerie?
-Non
-Pourriez-vous me faire une omelette sans fromage?
La waitress ne comprenait pas le problème...
-Êtes-vous allergique à la margarine?


J'ai eu très peur que Sophie ne réponde. Qu'elle ne se mette à expliquer à la pauvre dame, les méfaits de la culture du canola, qu'elle ne s'épanche sur l'infamie du fromage usiné, qu'elle enchaîne sur l'importance de valoriser les produits du terroir et qu'elle assène le coup final en évoquant le manque de solidarité rurale; pourquoi encourager Kraft alors qu'une fromagerie artisanale se trouve à quelques kilomètres de là? Je me suis empressée de répondre à sa place.


-Veuillez excuser mon amie, s'il vous plaît. Elle est effectivement allergique à un produit de conservation qui se trouve, comme par hasard, dans les tranches de fromage Kraft et dans la margarine, et comme Charlevoix est une région laitière, elle était persuadée que vous auriez mis du beurre sur les toasts et du fromage de la région dans votre omelette...


La waitress s'éloigne perplexe pour ne pas dire franchement agacée.


-Pourquoi tu ne m'as pas laissée lui expliquer? Il faut que les gens soient conscientisés...
-Ben oui, Sophie. Va dans la cuisine, prend une casserole et fait une petite manifestation contre la margarine et les singles de Kraft si tu veux, je suis certaine que tous les gens qui déjeunent ici vont aller te rejoindre! (On devrait toujours traîner une petite casserole pour taper dessus quand un truc nous horripile) T'es snob!


Même si j'aime bien me foutre de sa gueule, Sophie a sans doute raison sur le principe. Et même si l'aspect dogmatique du bien manger m'agace de par son côté religieux, force est de constater que quand on vit au centre-ville, on a accès aux poissons frais, aux légumes du marché, etc. Ce qui n'est pas nécessairement le cas en région. D'ailleurs, le reste du voyage fut tout aussi affligeant et ce, même dans de très bons restaurants. Ironiquement, il est plus facile de manger terroir au centre-ville que dans le dit terroir. Ça coûterait trop cher, nous ont souvent dit les restaurateurs. Sur la Côte-Nord, nous sommes arrêtées pleines d'espoir à la poissonnerie d'un village de pêcheurs pour n'y trouver que du congelé et des cannes de conserves! On a failli sortir la casserole.


J'ai souvenir encore d'une époque pas si lointaine où manger de la laitue iceberg n'était pas un crime. C'était avant que le Québec ne découvre le pesto, les tomates séchées et le fromage de chèvre. Début 1990? Hostie qu'on en a mangé du pesto... Pis des tomates avec de la mozzarella. On venait, en plus, de découvrir l'huile d'olive et le fabuleux concept du... panini. Entre le pesto et le la viande bio, le manger québécois a bien évolué. Aujourd'hui, la grosse mode, c'est le terroir. Sauf que le terroir n'a pas les moyens de se le payer. Casserole.

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