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Mes deux articles de la semaine dernière sur la francisation et «le français à la maison» ayant suscité beaucoup de réactions, je reviens avec quelques réflexions plus personnelles.
Quand j'ai fait la connaissance de Julie à McGill en 1987, elle me disait que j'étais French. «You're French». Ça me paraissait vieux jeu, car cela faisait dix ans que je disais que j'étais francophone.
«Non, Julie, je suis pas French. Un French, ça vit en France. Je suis francophone.
-- But you speak French, you're French, right?
-- Oui, mais toi, tu parles English, mais t'es pas une English.
-- No, I'm Canadian.
-- Moi aussi, je suis Canadien.
-- Yes, but you're French.
-- Non, je suis francophone : je parle français, mais je suis pas français. Toi, tu es anglophone.
-- What's that now?
Bref, on peut dire que ce sont les francophones qui ont inventé les anglophones, et aussi les hispanophones, et les lusophones, les arabophones, les germanophones. Aucun de ces mots ne fait référence à une ethnie : le sens est uniquement celui de la langue. C'est le «phone» de francophone.

Le cas McGill
Il est faux de croire qu'il n'y a que les francophones qui se débattent entre deux sens, ethnique ou linguistique, du mot francophone.
J'en tiens pour preuve un reportage que j'ai fait un jour pour la revue des diplômés de mon alma mater, l'Université McGill. On s'interrogeait alors sur le recul du français à McGill sur la base que le nombre de «francophones» avait baissé de 25 % à 15 % en 20 ans.
Je n'ai pas eu besoin de fouiller longtemps pour réaliser que leur idée du francophone était ethnique (selon la langue maternelle). Or, la clientèle de McGill est composée à 50 % de Québécois «anglophones». Or ceux-ci ont tous passé l'examen de français du cégep. Donc, sans être francophones de cœur, la plupart le sont tous de facto.
Par ailleurs, McGill reçoit aussi un 10 % d'étudiants issus de pays francophones, dont une bonne part de Français. Enfin, une part appréciable (mais inconnue) d'élèves des autres provinces sont des anglophones ayant fréquenté l'immersion française - et donc également francophone de facto.
Donc, même McGill accueille entre 15 et 80 % de francophones, selon la définition du mot!

Plus troublant encore : McGill l'ignore et ne fait aucun effort pour simplement demander à ses élèves quelles langues ils «parlent». McGill découvrirait alors qu'elle est sans doute l'institution la plus bilingue de sa ligue, et presque à 100 % multilingue, sauf pour un très petit nombre d'unilingues pas sortables.
Mais je me doute qu'aucune autre université québécoise ou canadienne n'ose simplement demander à ses élèves : quelles langues parlez-vous? (Au pluriel, s'il vous plaît).
De la part d'institutions de haut savoir, cet aveuglement volontaire témoigne d'un obscurantisme profond que je m'explique très mal. Pour une université, la maîtrise des langues devrait être le premier des trésors.
Si des universités entretiennent ce genre d'aveuglement, imaginez le reste...

Sortir de l'ethnie
McGill n'est d'ailleurs pas la seule institution anglophone qui base sa définition du mot francophone sur une définition ethnique.
Tout le rejet du bilinguisme dans les autres provinces canadiennes se fonde sur l'ethnicité. Pourquoi favoriser l'ethnie canadienne-française alors qu'il y a plus d'Ukrainiens, d'Italiens, de Polonais?
Vous êtes bouché si vous pensez qu'un francophone, c'est un Canadien français : votre seul argument, c'est Champlain.

Mais si vous pensez qu'un francophone est «quelqu'un qui parle le français», alors la répartie est d'une efficacité redoutable : le français n'est pas la langue d'une ethnie, c'est une langue internationale, une langue multiculturelle - comme l'anglais. Et définitivement pas comme l'ukrainien, le polonais ou l'italien.
Il suffit d'ailleurs de voir qui fréquente les écoles françaises dans les autres provinces canadiennes et au Québec pour s'en rendre compte.
C'est le meilleur argument pour le français - au Québec, comme ailleurs.

Changement de paradigme
Trop de tribuns invoquent la francophonie à tort et à travers comme une nouvelle toge qui légitime l'ethnie.
Or, ce qui se passe actuellement au Québec, et ailleurs au Canada dans les autres communautés francophones, c'est un changement de paradigme, entre l'ethnie et quelque chose d'autre.
Tout le vicieux débat sur le recul du français à Montréal est en fait une transposition du débat ethnique (francophone = canayen), alors que le Québec, lui, vit autre chose.
D'ailleurs, toute cette référence à l'ethnie est une fiction, du début à la fin. Prenez l'idée même du «Canadien français issu de France». Les trois quarts de la population québécoise de souche française descend en réalité d'aïeules métisses ou amérindiennes, même si cette réalité a été occultée de notre représentation collective.
Bref, on vit en matière de langue une tension profonde entre une vision passéiste (et fictive) du français et une vision d'avenir.

Malheureusement, la théorie de Thomas Kuhn sur la révolution scientifique nous montre que les gens changent rarement d'avis : ils meurent avec leurs vieilles idées.
Certains, qui ont de la vision, sont capables d'en changer, mais il subsiste trop de ces alarmistes qui carburent sur le «recul du français à Montréal», qui s'accrochent désespérément au «nous», sonnant le tocsin du «déclin et du recul», avançant à reculons vers le trou qu'ils ont eux-mêmes creusé. Ils crient «au loup!» alors qu'ils sont eux-mêmes les loups dans la bergerie.
Quand les fera-t-on taire?
Quand cessera-t-on de leur donner le crédit qu'ils ne méritent pas?

C'est-y donc de valeur
Un des humoristes les plus fascinants qu'il m'ait été donné de rencontrer s'appelle Grégoire Chabot. Ce Franco-Américain a une façon unique de raconter le recul du français dans les Petits Canada, ces communautés de Canadiens français essaimées un peu partout en Nouvelle-Angleterre - où le français se portait bien entre 1860 et 1940.
Mais vers 1940, les jeunes Franco-Américains, à qui on ne proposait qu'une vision passéiste qui ne les intéressait pas, se sont anglicisés par dépit. Et les vieux n'ont rien trouvé de mieux à dire que : «C'est-y donc de valeur.»
Quel que soit le hasard de la naissance, quiconque parle une langue la choisit - toute sa vie durant. Et il ne s'en faut jamais de beaucoup pour qu'une génération entière choisisse autre chose.
C'est précisément le danger qui guette le Québec : on a le choix entre une vision rétrograde (voire folklorique) et une vision moderne, et si on laisse les passéistes prendre le dessus, ils vont assécher la langue de sa jeunesse et de sa vitalité pour la circonscrire dans le ghetto de l'ethnie.
Le plus bête dans tout cela, c'est qu'en dehors de ce discours rétrograde, la réalité du français au Québec (et dans les autres provinces) est précisément le contraire : le français est en train de sortir de l'ethnie.
Mais il y en a que ça dérange.

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Jean-Benoît Nadeau

Jean-Benoît Nadeau
Collaborateur au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Après six mois quelque part à l'ouest du Pecos, il nous revient de ce côté de la rivière des Outaouais pour parler de langue française, de ses filles, du changement climatique, de la bonne façon de préparer la choucroute et aussi encore des États-Unis, car nous sommes tous Américains.

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