En contemplant vendredi la baraque à Barack et le jardin de Michelle, je me suis redit cette pensée profonde d'Elvis Gratton : « Les Amaricains, y l'ont, l'affaire. »
Cela me frappe chaque fois que je retourne aux États-Unis, que ce soit dans la capitale ou dans le moindre bled. Il arrive que les Étatsuniens soient, effectivement, the best, the first, the biggest, the fastest - parfois!
Mais là où ils excellent réellement, c'est dans cet art très particulier, à la fois pompeux et pompier, qui consiste à fabriquer du mythe, du symbole, de l'emblème, du conte.
C'est en ce sens qu'Elvis Gratton touche à l'universel : même quand ils ne sont effectivement pas les meilleurs, vous pouvez toujours compter sur les Américains pour se le faire accroire - et nous avec.

Washington

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Le culte de la grandeur


Tous les grands peuples font ainsi : les Français sont comme ça, les British aussi et, je le suppose, les Chinois et les Russes.
Ce trait est également frappant chez deux autres peuples que je connais bien, comme les Mexicains et les Espagnols, qui cultivent également de très grands mythes.
Les Français, les British, les Russes, les Chinois, les Espagnols, qui ont tous subi des raclées historiques, se fabriquent du mythe auxquels ils veulent croire tout en sachant que c'est un peu faux. Pour ces grands affabulateurs que sont les Américains, c'est tout vrai : ils se croient.
C'est Washington, direz-vous. Mais même New York, qui n'est qu'une grosse ville sans être même la capitale de son État, excelle comme fabrique de rêves. Ils le font d'ailleurs tous. J'ai observé le même phénomène dans l'Ouest américain, où l'on roule d'icônes en mythes.

La puissance du mythe
Le plus fascinant du mythe, c'est sa force. Les États-Unis sont un mythe auquel on veut croire, même quand on sait que c'est faux.
C'est frappant au «Musée national de l'air et de l'espace», un des 19 musées qui fait partie de la Smithsonian Institution, à Washington. Tout là-dedans vise à glorifier la grandeur américaine - quitte à prendre de sérieux raccourcis.
Prenez juste les frères Wright, qui ont réalisé « le premier vol humain » - 120 ans après le premier vol humain en montgolfière, lequel eut lieu à Paris. Même que le premier fils du ciel, Pilâtre de Rozier, sera même la première victime de l'air deux ans plus tard.
Bref, les Français ont joué un rôle énorme dans l'histoire de l'aviation.

Même que les frères Wright ont réalisé leur tour de force... grâce à Octave Chanute, un ingénieur français naturalisé américain, qui leur a donné accès à toutes les recherches sur le vol humain.
Autre détail significatif: en 1903, le public et les décideurs américains ne s'intéressaient guère à l'invention des frères Wright. Ceux-ci ont plutôt fait sensation en France, où l'on se passionnait pour l'aviation. C'est d'ailleurs les Français qui ont transformé le cerf-volant à moteur des frères Wright en véritable avion.
Rien de cela n'est dit au musée, car il ne faut pas gâcher le plaisir. Remarquez bien que c'est de bonne guerre : toutes les nations font ce genre d'omission, qui sert leur mythe national.

La vérité, oui, mais pas trop. C'est ainsi qu'on ne vous dira pas que la statue de la Liberté est française, que le Far West fut bâti par des trappeurs, chasseurs, muletiers canadiens-français, que l'aigle est un charognard parce qu'il est trop mauvais chasseur.

J'ai appris récemment que c'est un mythe de croire que la moitié des députés américains n'ont pas de passeport. La proportion exacte est en fait de 82 %.
A-t-on besoin du monde quand on est Américain? Oui : pour y exporter le mythe.

L'art de se raconter
Les Américains ont compris très tôt la nécessité de se raconter, de se dire, et tant pis pour la vérité. L'essentiel étant qu'on existe d'abord dans le discours.
Ils excellent dans le cinéma qu'ils n'ont pas inventé, mais dont ils ont saisi très tôt tout le potentiel.
Personne ne raconte mieux une histoire qu'eux. Il ne faut pas s'étonner que l'histoire (américaine) soit la seule matière qui soit universellement et uniformément enseignée dans le système éducatif américain, qui est un foutoir pas possible.
Ils s'y prennent d'ailleurs très tôt. Lorsque mes filles avaient six ans, nous avons séjourné six mois aux États-Unis.
Cette histoire est servie commodément en petites bouchées aux plus petits : Martin Luther King? Il a fait un rêve. Lincoln? Il a fait la liberté. D'année en année, les mêmes histoires sont re-narrées avec plus d'étoffe.
Tout le monde y trouve son compte : c'est le propre du mythe de ne pas avoir d'âge.