2 octobre 2012 13:41 | par Émilie Dubreuil, chroniqueuse

Le complexe de Cendrillon



Émilie Dubreuil

Il pleuvait sur le toit de tôle. Le chien est rentré se sécher auprès du feu et je suis allée fouiner dans la bibliothèque de ma mère pour meubler l'après-midi solitaire au chalet. Sur l'étagère du haut, bien à la vue,  Simone de Beauvoir, George Sand, les mémoires de Clara Malraux, Benoîte Groult.

Ma mère, comme bien des femmes de sa génération, a documenté sa libération de la femme, s'est projetée dans ses lectures et a élevé sa progéniture du deuxième sexe dans l'idée qu'une femme se doit d'être autonome. Le féminisme en pattes d'éléphant, plus ou moins assumé, quoique convaincu. Il y avait ce livre d'images qu'elle m'avait rapporté d'un voyage en France, je devais avoir 6 ou 7 ans, et qui racontait l'histoire d'une petite fille éléphant dont toutes les amies portaient des collerettes en dentelles et se tenaient bien sages sur la berge pour ne pas salir leurs jolies tenues, tandis que les éléphants garçons jouaient allégrement dans l'eau. À la fin, la jeune éléphante enlevait la collerette de dentelle et allait jouer avec les garçons.  

En voyant le Complexe de cendrillon sur l’étagère, avec sur la couverture une femme cheveux aux vents, l’air de Jane Fonda, le souvenir de ma mère avec son crayon mine qui soulignait les passages clés de ses lectures m’est revenu. Je l’ai revu lire ce livre dans la cuisine. Probablement qu’il m’avait plus marquée que les autres à cause de la référence à cette pauvre princesse dont je lisais moi-même inlassablement les aventures avant de me coucher.

Le complexe de Cendrillon est l’essai d’une New-Yorkaise qui a fait fureur au début des années 80.  Essentiellement, Colette Dowling explique que, malgré le féminisme, les femmes nourrissent inconsciemment le désir d’être prise en charge par un homme et qu’elles ont peur de réussir trop brillamment de peur que leur carrière ne nuise à cette prise en charge. Ce livre a été publié en 1982. Il y a trente ans donc. Ma mère qui, pourtant, a été une femme d’affaires super émancipée en avait souligné des tonnes de passages.

Il y a quelques semaines, j’ai vu une vieille copine d’école. Elle a une carrière très lucrative. Genre de salaire qui pourrait être affecté par les nouveaux impôts péquistes. Il y a quelques années quand elle est tombée enceinte, son chum et elle ont décidé que lui resterait à la maison et s’occuperait de l’enfant. Il ne faisait pas beaucoup de sous et selon les calculs du fiscaliste de cette copine, il serait plus rentable pour lui d'être père au foyer. La semaine dernière, nous sommes allés prendre un verre. Madame m’a confié que ça ne marchait plus du tout entre eux.  Qu’elle n’avait plus de désir. Qu’elle contemplait l’adultère avec des hommes dont la réussite l’impressionnait. 

Une autre copine me confiait récemment ne pas savoir si elle allait rester avec un type bien gentil, mais à l’ambition limitée. Quand je lui ai répondu que jadis les avocats sortaient avec leurs secrétaires, les médecins avec leurs infirmières et que plein d’hommes au métier stimulant ne s’empêchaient surtout pas de tomber amoureux de femmes aux ambitions professionnelles modestes, elle m’a répondu : ouin… mais c’est pas pareil.  30 ans après la publication du Complexe de Cendrillon, les femmes sont plus diplômées que les hommes, elles forment donc de plus en plus de couples avec des hommes qui ont des jobs moins intéressantes, moins payantes, mais elles sont toujours aux prises avec le complexe de Cendrillon.   

Il y a quelques semaines, le magazine The Atlantic publiait un article intitulé : Can woman have it all ? Est-ce que les femmes peuvent tout avoir ? Même mon ami Richard Martineau a fait une table ronde intéressante avec trois femmes qui ont des enfants et des carrières brillantes. Est-ce que la femme peut tout avoir ? Je serais tentée de dire oui. Mais, c’est compliqué. Pas tant dans la société que dans l’intimité.   

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