Les Français se sont dotés d'un système admirable pour élire leur président : le vote à deux tours, qui leur ressemble tellement!
Après tout, le premier tour permet justement de voter avec son cœur et de donner cours aux idées politiques les plus improbables.
Mais ce qui continue de m'étonner le plus, c'est à quel point ce système ne parvient pas à déconstiper les Français quant à leurs deux grands tabous politiques : l'assimilation et l'argent.
Le silence sur ces deux questions est proprement assourdissant.

Il n'y a que deux partis qui osent en parler, tout croche, ce sont l'extrême droite de Marine Le Pen et les communistes de Jean-Luc Mélenchon. À eux deux, ils recueilleront 30 % des suffrages au premier tour.
Je suis convaincu qu'une partie de la raison pour laquelle, finalement, on leur donne tant de voix est justement qu'ils brisent le tabou.
Ce qui ne leur donne aucunement raison sur le fond, remarquez bien.

Affiches électorales

Reuters

La fraternité en grippe
Le mot immigrant en France a un sens très particulier. Une fois qu'un immigrant est citoyen, il n'est plus immigrant et ses enfants non plus. La République ne tient aucune statistique officielle sur l'ethnie, l'origine ou la religion de ses citoyens.
Cela tient au vœu d'assimilation, qui veut qu'en République chacun puisse devenir français. La théorie, c'est qu'une fois qu'on est français, on n'est plus rien d'autre.
D'ailleurs, en France, la notion d'assimilation est une valeur très positive : la République doit assimiler. Tout le monde réclame l'assimilation. Sarkozy lui-même est un fils d'immigrant assimilé.

Or, en pratique, depuis 40 ans, cette vaste machine à assimiler qu'on appelle la République assimile mal. En dehors de tout discours officiel, les Arabes et les Africains sont victimes d'une très forte ségrégation à l'emploi et au logement - deux besoins fondamentaux dans une société moderne.
Rappelez-vous des émeutes de 2005, qui avaient mis le feu aux banlieues autour de Paris. Tout le monde sait que le problème était causé par des « jeunes », mot codé pour désigner les « Arabes ou Africains ayant des problèmes d'assimilation, incapables de se trouver un boulot stable et un logement décent».

Le fait est que nombre de « jeunes » se font refuser un emploi ou un logement sur la base d'un nom arabe ou d'une tête de basané. Même si vous ne l'avez jamais observé pendant vos vacances, vous n'avez qu'à écouter ce que dit n'importe quel chanteur ou rappeur français pour prendre conscience de la nature du problème.
Comment, combien, dans quelle proportion : on ne peut pas le savoir parce qu'ils ne sont pas immigrants, mais « français ». Il n'existe pas de statistiques officielles sur ces questions.
Le problème n'existe que de façon « anecdotique ».

Il est là, le drame : trois, cinq, dix millions d'anecdotes sur un pays de 65 millions, cela fait beaucoup. Une proportion grandissante de la jeune génération est hors-jeu. Elle ne croit plus au système et on ne la voit pas.
Une autre proportion de Français perçoit le problème, mais n'ose pas l'amener dans le discours public - sauf bien sûr l'extrême droite, pour les mauvaises raisons, pour alimenter son discours xénophobe et haineux.
J'ai souvent essayé de discuter de la question avec des Français modérés. Cela marche parfois en privé, un à un. Mais rarement en groupe.
Ils savent tous qu'il s'est installé une espèce d'apartheid de fait, mais s'y attaquer contrevient à tant de principes de la République qu'on préfère ne pas trop en parler, ou jamais directement.

Et elle est là, l'erreur fondamentale : peut-on asseoir la République sur un principe, celui de l'assimilation, et refuser d'examiner ce qui marche et ce qui ne marche pas? Il me semble qu'il y a là matière à débat.
Ce qui laisse le champ libre à Marine Le Pen pour s'approprier le tabou et faire de la xénophobie son fonds de commerce, alors qu'il y aurait tant de moyens d'en parler sans justement tomber dans la xénophobie, en étant généreux et compatissant, et surtout agissant.