Bien sûr, on travaille pour mettre du beurre sur son pain, pour se réaliser, se dépasser, acheter des actions de Facebook et nourrir ses petits. Je travaille depuis que j'ai 16 ans. J'ai vendu des cravates, j'ai été gardienne de parc, j'ai enseigné le français à des immigrants et à de petites filles hassidiques, j'ai servi des verres de blanc dans un restaurant branché, emballé des cadeaux de Noël. Je suis journaliste depuis dix ans, j'ai sorti des grosses histoires et couvert pas mal de tempêtes de neige. J'ai écrit des articles insignifiants et d'autres pas pires. Certaines journées palpitantes, certaines merdiques. J'ai eu des patrons imbéciles et, d'autres, inspirants. Bref, j'ai gagné ma vie comme tout le monde. Que me reste-t-il de tout cela ? De ces T-4 ? De ces années ? De l'argent ? La satisfaction du devoir accompli ? Ben oui. Un peu. Mais, ce qu'il me reste vraiment, ce sont des amis, sinon des souvenirs de relations humaines, souvenirs de communion entre des êtres pognés dans la même galère. Des fous rires, des pleurs, des engueulades.

AFP - Rogerio Barbosa

AFP - Rogerio Barbosa

Les collègues, c'est parfois pesant quand même. Il y a toujours une fille pénible ou un gars en dépression qui vient de divorcer. Il y l'inefficace chronique, le super-compétitif, le super-paresseux, celui qui distille l'amertume. L'humanité, ça sent fort. C'est plein de sel et de calories émotives. Ça épuise, ça désespère, ça envahit.

Il y a quelques mois, j'ai décidé d'aller travailler pour une entreprise qui avait opté pour l'hyper-modernité. Puisqu'il y a Internet, Skype, les textos, les courriels, pourquoi se taper toute cette humanité autour de la machine à café et ne pas commencer sa journée en pyjama sans sortir de chez soi ? On envoie un courriel au patron, on se parle au téléphone, mais pas besoin d'aller au bureau.

L'option était alléchante, pas de trafic, de char à pelleter, d'angoisse sur la tenue à porter, pas de collègue ébouriffé qui parle trop, trop tôt le matin. La Paix, la christ de Paix, agrémentée, pourquoi pas, de chants grégoriens, c'est inspirant quand on veut écrire un article le matin. Au début, j'ai goûté cette solitude efficace que me vantaient mes nouveaux collègues que je ne voyais jamais et qui semblaient parfaitement heureux de cette organisation. Jamais dérangé par qui que ce soit, c'est vrai que ça travaille ben. Exit les relations humaines, il n'y a que le travail pur. Mais, au bout de quelques semaines... malaise, manque.

Dans ce pays d'hiver où nous sommes encabanés pendant de si longs mois, il ne faut pas abuser de la retraite fermée. Je me suis rendu compte que si l'enfer, c'est les autres, les autres, c'est aussi le paradis. Ça vous bouscule, ça pousse à l'émulation, ça vous stimule. Ça vous donne une tape dans le dos, ça vous fait des reproches, mais c'est là et c'est vivant. Comme on est toujours tout seul au monde, c'est lourd de l'être trop au quotidien. Je ne suis pas très club social, très 5 à 7, mais se retrouver seul dans un escalier ou dans son bureau, ça fait pas des enfants forts.

J'en ai discuté avec mes copains et copines travailleurs autonomes qui trouvent cette autonomie lourde malgré les nombreux avantages qu'elle procure. Télétravaillons tant que nous voulons, 90 % de la communication entre les êtres humains est non-verbale et Dieu que c'est chouette de se choisir une jolie tenue le matin.

Vendredi soir dernier, sur la rue Laurier dans l'est, je suis allée voir la foule qui tapait sur des casseroles. Même si je ne suis pas certaine de comprendre ce qu'elle revendique concrètement, j'en ai eu des frissons. On voit toujours le monde à travers son petit nombril et le bruit des casseroles constituait comme une réponse tonitruante au malaise ressenti lors de mon séjour dans cette entreprise où on ne se rassemble pas et où tout le monde travaille dans son coin.

Car, les casseroles, au-delà du politique, c'est le besoin de se rassembler, le besoin de communauté. Marcher dans la rue en faisant du bruit avec ses voisins, c'est beaucoup ça. L'humanité qui parle fort, qui sent fort. L'humanité qui vibre et nous rassure sur le fait que nous aussi nous sommes bien là, à Montréal, vivants, dans ce printemps qui nous chauffe la couenne et nous tambourine de slogans. Tous ces débordements en agacent certains, dérangent, exaspèrent. Mais voulons-nous vraiment refaire le monde ou le défaire uniquement derrière nos écrans, seuls à la maison, en paix, en pyjama ? Le monde, moi, j'aime bien le regarder dans les yeux et l'entendre crier m'empêche de dormir, mais c'est plus nourrissant que le silence.

La solitude, j'aime bien, mais y a un boutte à toutte.

Je vous aime et suis contente de vous retrouver.

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