Maxime aurait pu être son fils: lunettes noires à la mode des années cinquante, vêtements bien coupés, petit accent d'Outremont et un air dégingandé, une sorte de dandy moderne que tout le monde dans l'équipe appréciait. Depuis l'initiative du parc La Fontaine, tout le monde qualifiait Maxime de génie. Gérald était à la fois fier et jaloux de ce jeune homme dont l'idée toute simple avait fait de Montréal le centre du monde. C'était sorti, comme ça, tout bonnement, dans une réunion matinale fin novembre 2011. Au départ, tout le monde avait bien rigolé de cette extravagante proposition. Gérald croyait même que c'était carrément une blague. Alors, il dit «Bien sûr! Bonne idée! Pourquoi pas?» Ce qui permit à Maxime d'élaborer son plan, de jouer sur l'ambigüité du maire. De toute façon, la parole de Gérald, historiquement, pouvait porter à confusion.

Distribution de café et de nourriture au campement d'Occupons Montréal, le 26 novembre. // Distribution de café et de nourriture au campement d'Occupons Montréal, le 26 novembre.(Graham Hughes, La Presse canadienne)

Distribution de café et de nourriture au campement d'Occupons Montréal, le 26 novembre.


Quelques jours plus tard, Gérald pris conscience du déménagement. Quand les médias firent irruption à l'hôtel de ville pour lui demander si son administration avait donné son aval à l'installation, il fit venir sa conseillère en relations publiques, qui lui conseilla de faire comme d'habitude : Dites-leur que vous n'étiez pas au courant... Mais Gérald était furieux et n'avait pas envie, encore une fois, de passer pour un innocent. Il fit venir Maxime dans son bureau et déversa son courroux sur ce jeune employé impétueux. «De quoi avons-nous l'air ? Toutes les villes du monde les ont chassés et nous, nous leur offrons le plus beau parc de Montréal? Ce sont de petits pouilleux, ils sont sales, ils ne savent pas trop ce qu'ils veulent. Déjà, j'ai été beaucoup plus patient que les maires de New York, Vancouver, Toronto et Québec... Comment as-tu pu organiser cela sans m'en parler? C'est dangereux, il fait froid, il y a plein de sans-abri et de malades mentaux là-dedans, nous courons à la catastrophe...»


Maxime attendit que la colère du maire s'amenuise, s'essouffle. Il le connaissait bien, il savait qu'au bout d'une dizaine de minutes, Gérald se tairait. Et il prit la parole. Doucement, comme lorsqu'on parle à un enfant. «Écoutez, Monsieur le Maire, les journalistes attendent dans la salle d'à côté. Vous allez leur dire que la cause des indignés vous touche, que vous trouvez attendrissant que la jeunesse s'émeuve, bouge contre l'injustice. Vous direz que ça vous rend même un peu nostalgique de l'époque où vous étiez vous-même étudiant, que ça vous rappelle Paris en 1968 et que vous, contrairement aux maires ringards de Toronto, Vancouver et Québec et même New York, vous allez aider cette belle jeunesse à aller jusqu'au bout de ses idées, de ses rêves. Si dans deux jours, vous décidez de les expulser pour des raisons de sécurité, vous le ferez, mais en attendant, on aura fait un coup d'éclat qui va avoir des retombées internationales super positives pour la ville.»


C'est ainsi que Gérald prit la parole devant toute la presse. Ce fut un beau moment. Le maire se trouvait éloquent, beau, généreux. Il était si rare, depuis sa prise de pouvoir, que les journalistes le regardent avec tant de respect qu'il en était ému. Emporté par ses propres paroles, enivré par lui-même, le maire dépassa même le plan de Maxime et poussa l'audace jusqu'à inviter les indignés de tous les pays à converger vers Montréal. Cette invitation le réveilla de sa transe, il cessa de parler et sortit de la pièce éberlué, convaincu qu'il venait de faire la plus grosse gaffe de sa vie.


Les mots du maire Tremblay furent répercutés à travers le monde. La une des journaux, des radios, des télés, Twitter, Facebook et tout le tralala. En 24 heures, le parc La Fontaine fut envahi de tentes. Mountain equipment coop devint commanditaire, l'entreprise québécoise Kanuk fournit quelques centaines de manteaux bien chauds aux indignés. Gilles Vigneault donna un concert qui passerait à l'histoire, où son interprétation de Mon pays, c'est l'hiver prendrait tout son sens. Plus les jours passaient, plus Montréal devenait le centre du monde. Le soir de Noël, Céline Dion donna un spectacle au Théâtre de Verdure et on photographia Gérald en-dessous du sapin géant avec sa femme Suzanne, qui avait préparé de la soupe aux gourganes pour les jeunes.


Puis, au mois de février, lassés de l'hiver québécois, les Américains rentrèrent chez eux, les Québécois eux-mêmes ne dormaient plus là. Même les itinérants avaient retrouvé le chemin de la Maison du Père.


Le mouvement des indignés de Montréal allait passer à l'histoire. Gérald Tremblay, par son audace, avait gagné la sympathie de tous et, c'est ainsi qu'il remporta les élections de 2013.