Jean-Benoît Nadeau

La presse anglophone (aux États-Unis comme au Canada et en Grande-Bretagne) s'autorise fréquemment à écrire des horreurs sur les Frogs qui ne passeraient pas du tout à propos des juifs, des noirs, des Mexicains ou des Indiens.
Un peu comme si la francophobie était le dernier préjugé acceptable.

L'affaire est d'autant mystérieuse qu'un grand nombre d'Américains, comme tous les anglophones d'ailleurs, manifestent en parallèle une espèce de francophilie sans retenue - même les plus xénophobes, ce qui est tout à fait paradoxal.
Personnellement, je m'y suis beaucoup frotté dans ma belle famille, dans les voyages et au travail.
J'ai mis plusieurs années à comprendre que cette posture puise sa source dans un vieux complexe.

La faute à Guillaume
L'affaire remonte à Guillaume le Conquérant, ce duc de Normandie qui prit de force la couronne d'Angleterre en 1066.
Son dialecte, le normand, et ceux de ses hommes (picard normand, françoys) n'auraient laissé aucune trace en Angleterre, n'eut été que Guillaume et ses successeurs régnèrent avec compétence.
Si bien que le françoys fut non seulement langue de cour pendant 350 ans, mais toute la noblesse anglaise, les fonctionnaires, les lettrés, la classe marchande se mirent au français.

Le latin de l'anglais
La marque la plus profonde de cette période : l'anglais est devenu, et de loin, la plus latine des langues germaniques.
Les linguistes débattent encore à savoir si le quart, le tiers ou la moitié du vocabulaire anglais fondamental provient de France. Selon la linguiste Henriette Walter, les étudiants qui lisent le plus aisément les textes en vieux français sont... les anglophones!

Pourquoi? Parce que des mots comme chalenge, plege, estriver et estancher ont disparu du vocabulaire français, mais sont restés en anglais, en tant que challenge, pledge, strive, et staunch (relation, défi, promesse, s'efforcer, dévoué), souvent dans leur sens d'origine.
Des mots qui ressemblent tout à fait à de l'anglais, comme mushroom, foreign, pedigree, budget, proud et view, sont en fait des termes romans prononcés à l'anglaise : mousseron (une sorte de champignon), forain (étranger), pied de grue (un symbole généalogique), bougette (bourse), prud (vaillant) et vëue (vue). Quant au fameux pudding, il vient du boudin français.
La langue anglaise a même figé des prononciations régionales : chasser, qui se prononçait chacier aux environs de Paris, mais cachier en Normandie, a produit chase (poursuivre) et catch (attraper).

Nationalisme linguistique
Cette marque linguistique n'est pas qu'anecdotique : elle s'est traduite par une réaction politique.
Entre 1159 et 1299, une longue querelle obligea l'aristocratie anglo-normande à prêter allégeance soit au roi d'Angleterre soit au roi de France. Ceux qui choisirent l'Angleterre se rapprochèrent des racines populaires locales, plaçant l'aristocratie anglo-normande sur la voie de l'assimilation à l'anglais.
Bref, en matière de langue et malgré l'influence du français, c'est le peuple anglais qui a gagné. La langue anglaise fut donc, en Angleterre, une manifestation profonde de la conscience nationale.
D'où l'insistance suspecte des savants à masquer l'influence française sous l'étiquette des latinates (latinismes). Le but étant, bien évidemment, de valoriser le côté germanique.

La couche cultivée
En dépit de ce nationalisme, le français demeura longtemps la langue des intellectuels et des gentilshommes, même dans les colonies anglaises.
La langue anglaise s'est d'ailleurs construite autour d'une double couche : la couche populaire, composée de mots germaniques, (begin, put up with, bother), et la couche érudite, diplomatique, savante, d'origine française, où l'on dit commence, tolerate, perturb.
La langue anglaise est truffée de milliers de doublets - des quasi-synonymes qui traduisent la même idée, sans avoir le même connoté. Même dans l'assiette : on ne mange ni pig, ni ox, ni calf, ni snail, mais du pork, du beef, du veal et des escargots !

Ce rapport symbiotique de l'anglais au français aurait été fort simplifié si la langue française avait eu l'heur de mourir, comme le latin. Au contraire : le français a continué d'évoluer et l'anglais, de l'accompagner.
Encore de nos jours, les emprunts de l'anglais au français sont nombreux. L'admiration pour le français va jusqu'à créer de très nombreux mots francoïdes comme double entendre. Il y a aussi le populaire suffixe en -ette, qui donne parkette (un petit parc), kitchenette et autres beautiful laundrettes.

Le double standard
Ce complexe linguistique et culturel n'aurait concerné qu'une île obscure du nord-ouest de l'Europe... si la Grande-Bretagne n'avait essaimé pour dominer l'Amérique du Nord, fondé un vaste empire et créé des industries entièrement nouvelles notamment en matière de communications.
Son mélange d'attirance et de répulsion pour la culture française, propre à la culture anglaise, s'est donc répandu partout.
En Amérique, la francophobie-francophilie anglaise s'est mâtinée d'une très forte dose de protestantisme biblique et d'anticatholicisme assez primaire.
Ces phénomènes, qu'il serait trop long d'expliquer ici mais dont je vous reparlerai, ont beaucoup renforcé ce complexe linguistique, de manière analogue à la façon dont ont joué le populisme et la société de classe en Angleterre.

Sentiments débridés
Résultat des courses : 950 ans après Guillaume, tout francophone qui ouvre la bouche devant un groupe d'Américains suscite des sentiments contraires et toujours très forts.
Quelques-uns vont grincer des dents et ne se gêneront pas pour faire une remarque xénophobe - généralement tournée en blague.
À l'inverse, d'autres membres de l'auditoire manifesteront leur francophilie débridée par une déclaration d'amour inconditionnelle pour la beauté et la délicatesse du français.
La plupart des membres de l'auditoire éprouveront à la fois les deux sentiments : ils riront franchement la blague xénophobe tout en applaudissant la déclaration de francophilie.

Imbriqué
Ce sentiment contradictoire est si profondément imbriqué dans la culture des Américains, des Britanniques et des Canadiens anglais qu'il est quasi inconscient (je l'ai souvent constaté dans ma belle-famille).
Inconscient, mais pas moins réel, puisqu'on en trouve la manifestation constante dans la production artistique et culturelle, de même que dans le discours public.

Pour les anglophones, le français demeure la langue du chic, du goût et de la supériorité. Dans une culture qui se veut populiste, cela ne se traduit pas toujours en valeur positive : un bon exemple nous vient de la série Harry Potter. L'auteure J.K. Rowling, qui a étudié le français à l'Université d'Exeter, a donné aux ennemis du jeune Harry des noms qui sont nettement inspirés de l'ancien français ou dont l'étymologie est française : Malefoy, Voldemort, Lestrange, Pettigrew.

Comme le français fait partie du subconscient linguistique de millions d'anglophones de nos jours, il en résulte souvent un amalgame confus entre la langue, les Français, la France et les francophones et des manifestations d'intolérance dont la diversité et la richesse ne les rendent pas moins intolérables.
De temps à autre, cela sort comme une sorte d'éructation malodorante.
Il suffit que la France dise non à George Bush, qu'un politicien québécois prononce un mot de travers, ou qu'un politicien français en vue viole une femme de chambre africaine dans un hôtel new-yorkais, et c'est reparti, mon kiki.
Toutes les occasions sont bonnes.

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Jean-Benoît Nadeau

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Jean-Benoît Nadeau

Journaliste au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Après six mois quelque part à l'ouest du Pecos, il nous revient de ce côté de la rivière des Outaouais pour parler de langue française, de ses filles, du changement climatique, de la bonne façon de préparer la choucroute et aussi encore des États-Unis, car nous sommes tous Américains.

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