Jean-Benoît NAdeau et Julie Barlow

Photo: Colleen Lashuk

J'ai promis mardi de vous revenir sur les vrais obstacles à la francisation. Je vous ai aussi promis de vous brasser. Alors, attachez votre tuque avec de la broche.
Il y a 23 ans, quand j'ai commencé à fréquenter Julie ma Julie, elle ne parlait pas un mot de français ou si peu. Le bon vieil Ontario orangiste jaune orange foncé.
À un moment, je lui ai écrit pour lui demander de faire l'effort d'apprendre le français. Je lui ai dit, en substance : je ne parlerai pas en anglais à mon père parce qu'elle ne comprend pas.
Sur le coup, elle n'était pas contente, mais je l'ai mis devant le choix et elle a pris le bon bord.

Francisons un peu
Il est très facile de franciser les immigrants ou les anglophones. Il suffit de se tenir droit et de cesser d'être mou. C'est tout.
Le premier obstacle à la francisation est très simple : vous êtes trop gentils.
La gentillesse est une chose terrible. On veut être accommodant, on veut être poli, on veut montrer aux gens qu'on les aime. Mais ce faisant, on se tue soi-même.

Regardons ailleurs un peu
Regardez les Néerlandais, si polyglottes et si pragmatiques. Tellement accommodants avec leurs immigrants... qu'ils sont maintenant pris avec une population d'un million et demi de Néerlandais, immigrants de première, deuxième, troisième ou quatrième génération, qui refusent de s'exprimer dans la langue du pays et préfèrent l'anglais.
Vous voulez savoir pourquoi les Français francisent sans aucune loi linguistique. C'est parce qu'ils sont capables de ne pas être gentils. En France, on ne tolère pas d'être servi autrement que dans un bon français. Un immigrant incapable de s'exprimer en français est considéré «pas montrable» et sera relégué à des emplois d'arrière-boutique.

J'attire votre attention sur le fait que les Français n'ont d'ailleurs pas toujours été francophones : il y a deux siècles, seulement le QUART de la population française parlait français. La France était aussi le principal pays d'immigration d'Europe : ils se sont francisés en même temps qu'ils francisaient leurs immigrants. L'immigration y est pléthorique, mais ils continuent d'imposer des attentes élevées. Ça donne le purisme, mais ça donne aussi des immigrants qui se francisent - ou qui vont ailleurs, aux Pays-Bas par exemple.

À Londres, Toronto ou New York, il est fréquent d'être (mal) servi en anglais par des chauffeurs, des commis, des serveurs qui baragouinent à peine l'anglais. On s'y montre tolérant parce qu'on sait qu'au final, leurs enfants finiront par tomber dans l'anglais - c'est un peu moins vrai maintenant, mais la tendance demeure.

Excusez-nous de déranger
Au Québec, nous n'avons pas les moyens d'être attentistes. C'est pourquoi nous avons des lois, mais ces lois-là ont une portée limitée et ne serviront à rien si la population fait le contraire.
Qu'est-ce qui fait que vous acceptez qu'on vous serve dans une autre langue que le français? Vous n'avez pas besoin de faire d'esclandre : vous n'avez qu'à aller ailleurs.
Si vous ne pouvez pas aller ailleurs, pourquoi ne vous plaindriez-vous pas au patron?
Les Québécois n'aiment pas fâcher les gens : c'est un vieux réflexe de minoritaire intégré. Je pense que c'est aussi un manque de fierté assez profond.