-«J'aurais dû écouter ma petite voix, je savais que ça ne marcherait pas !» dit Aurélie en riant d'elle-même les yeux encore bouffis d'avoir braillé comme un veau tout l'après-midi couchée en boulle dans son grand lit après avoir reçu un texto de chose lui disant : Je t'aime, mais je ne suis pas amoureux.

-«Ostie ! Je l'savais dès le départ qu'il ne savait pas ce qu'il voulait, qu'il sortait d'une super longue relation et qu'il ne voulait pas se réembarquer tout de suite ! Je t'aime, mais je ne suis pas amoureux... Quelle connerie ! On aime un chien ! Pis, chu pas un chien ! Mais, j'avais tellement envie de me faire gratter le dos, pis de me faire flatter les cheveux... Que je l'ai pas écouté, ma maudite p'tite voix !»

-«Ben non fille, c'est correct ! C'est normal que tu ne voulais pas l'écouter l'ostie de voix, tu voulais tellement ! Yé cute, yé fin, pis les temps sont durs, ça court pas les rues des belles bêtes de même !» s'est exclamé Virginie en levant son verre de vin pour boire aux temps durs et toutes les trois nous avons rigolé de nos amours burlesques...

Et nous pouvions en rire, parce que ce n'était pas bien grave : quelques mois de fréquentations, pas d'enfants, pas d'appartement, pas de violence, juste un gars qui met pas ses culottes et qui a oublié ses couilles quelque part dans un vestiaire de l'école secondaire. Pas un écœurant, pas un chien sale, juste un gars un peu manipulateur sans faire exprès. Nous avons conseillé à Aurélie de laisser chose réfléchir et de n'accepter son retour que s'il se commettait sérieusement. Puis nous avons passé le reste de la soirée à parler d'autres déceptions existentielles et commissions d'enquête.

Le lendemain, je suis allée au lancement d'un livre écrit par une fille avec qui j'allais à l'école secondaire. J'ai acheté son livre par politesse, en me disant que je le lirai peut-être, c'est toujours un risque quand on lit quelque chose écrit par quelqu'un qu'on connait. On se dit : si c'est mauvais ? C'est ben malaisant, comme dirait ma grand-mère...

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Dans la salle, Isabelle Gaston, la tristement célèbre mère des enfants de Guy Turcotte, qu'il a assassinés après leur séparation, jasait tranquillement avec du monde. Sophie, Sophie Bérubé, m'avait dit qu'elle lui avait fait parvenir son livre : Sans antécédents avant sa publication pour avoir son avis sur cette histoire qu'elle avait écrite sur une relation toxique qui vire au tragique. Car, sans s'être inspiré directement du drame qui s'est joué dans les Laurentides, le roman décortique de façon brillante comment la toile de la torture amoureuse se tisse lentement au fil des jours finissant par étouffer deux personnes dont les blessures, les névroses se révèlent dans l'intimité. Le récit est haletant. On sait que ça va mal finir.

D'abord, la voix de Thomas, beau grand garçon plein de charme, sûr de lui. Il raconte comment il tombe amoureux d'une fille forte, indépendante, brillante et autonome qui se métamorphose sous ses yeux en une enfant gâtée, un gouffre sans fond de demandes affectives irrationnelles, une Germaine à la santé mentale fragile qui prend le contrôle de sa vie, le castre complètement. On y croit. Le personnage est cool, sexy et on trouve qu'il est bien mal accompagné. Pauvre gars. Ils vont avoir un enfant.

Puis, Roxanne nous raconte exactement la même histoire : la rencontre, les fréquentations, le mariage, l'accouchement, le drame. Elle a l'impression de devenir folle, que tout est de sa faute, elle accepte les reproches. Elle veut tellement. Elle veut tellement être mère, épouse, se faire gratter le dos et flatter les cheveux, qu'elle n'écoute absolument pas sa petite voix, ne voit plus la réalité. Malheureuse comme les pierres, elle pleure tout le temps, mais pourtant elle reste là. Persiste, l'aime, le marie, lui fait un enfant.

Évidemment la majorité d'entre nous ne fréquente pas Guy Turcotte. Nous vivons nos douces tortures loin des tragédies. Nous sommes équilibrés ou presque. Mais, là où Sophie Bérubé réussit, c'est justement en démontrant que la frontière est toute fine entre cette douce torture du quotidien, les névroses qui font corps sous l'oreiller, la souffrance acceptable des petites manipulations, trahisons que nous vivons ou avons vécu; ces relations un peu poison que l'on consomme ou qu'on a consommé malgré l'avertissement, nous ou nos amis à qui on reproche de ne pas avoir écouté cette ostie de petite voix qui sait toujours, dès le premier jour, si c'est sain ou non... et le drame.

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