Pendant que la ministre Beauchamp s'interrogeait sur son avenir politique et que nos trois mousquetaires de la révolution étudiante sabotaient le métro de Montréal, je passais un weekend tranquille en visite chez la BM (belle-mère) à Hamilton en Ontario.

Niagara Falls

Photo: Jean-Benoît Nadeau


Comme les cousines étaient absentes pour cause de vacances, nous avons décidé d'occuper les jumelles en les emmenant voir les chutes du Niagara.
Cela manquait à leur éducation - et à la mienne.
Car, malgré la mocheté des sept parcs à thèmes, des 32 golfs, des deux funiculaires, des trois tours d'observation et des trois casinos, le Niagara est bel et bien un phénomène naturel inouï... qui n'aurait jamais dû être à Niagara Falls.

C'est freudien
J'ai toujours raffolé des chutes en tout genre. C'est sans doute freudien : la chute, jaillissement de la vie, flot continu d'écume blanche vers la faille.
En tous les cas, je ne suis pas le seul. Nous sommes 15 millions de tatas - la moitié du tourisme au Canada - à venir regarder couler le Niagara de côté, d'au-dessus ou par en-dessous.
C'est même la plus grande icône canadienne - aussi grosse que les Rocheuses dans l'imaginaire collectif mondial.
Dickens, Twain, Chateaubriand, ils l'ont tous chanté... Quoiqu'Oscar Wilde a eu l'air de s'y ennuyer solide: « Il serait bien plus intéressant, écrivait-il, si la chute coulait en sens inverse. »
Cette symbolique de puissance explique que Niagara Falls soit devenue la capitale canadienne des lunes de miel. Chaque année, la commission des chutes émet 13 000 certificats de lune de miel.
Oscar Wilde, qui n'en rate pas une, écrivait : « Le spectacle de ces chutes fantastiques doit être la première, si ce n'est la plus cruelle, des déceptions de la vie conjugale américaine. »

Ç'ui qui pisse le plus loin
Un détail qui avait échappé à Oscar Wilde : la puissance du Niagara est telle qu'elle suscite un curieux complexe d'infériorité côté américain.
Car pour une rare fois, c'est le côté canadien qui est the Bigus et the most bioutifoule. C'est d'ailleurs pourquoi les Étasuniens n'ont jamais pardonné aux Canadiens que Marilyn Monroe se fasse photographier côté canadien.
Esthétiquement, la chute canadienne correspond à l'idée que l'on se fait d'une belle chute : après un long rapide, l'eau choit en un magnifique rideau de 52 mètres avec force bouillonnement et embruns. Côté étatsunien, la chute tombe de 25 mètres puis déboule dans un talus qui fait tache.
Dans les années 1950, les Américains ont envisagé d'éliminer ce talus pour façonner une plus belle chute. Ils ont même coupé l'eau six mois pour permettre aux ingénieurs de l'armée de faire des sondages.
Après cinq ans d'étude, les ingénieurs ont conclu que non, c'est le talus qui tient la falaise : pas de talus, plus de falaise et la chute devient un gros rapide. Horreur!
Par dépit, les Américains se sont rebattus sur la conquête spatiale, catapultant deux ou trois gugusses sur la Lune, ce qui n'est pas mal non plus - soyons sport.
Mais ce n'est pas le Niagara, ah!

Affront additionnel : le fond du Niagara est incliné vers le Canada, si bien que le côté canadien récolte 90 % de la flotte. Ce qui veut dire que les jours de bas débit, la chute américaine dégoûte comme un vieux prostatique pissant dans une cuvette - quel affront!
Pour calmer les Américains, les Canadiens ont accepté de bâtir en 1950 une série de 18 vannes de dérivation. Du parapet de la corniche, cela ressemble à une espèce de pont qui bloque les deux tiers de la rivière en amont : les vannes fermées dérivent une partie du flot côté américain.
Cette merveille de la nature en face lift fait dire à Umberto Eco, grand spécialiste du kitsch qui s'est penché sur la sémiologie du Niagara, que la chute est un abîme du kitsch.
Car le touriste ne vient pas à Niagara pour voir une chute, non : il vient voir si la chute du Niagara a l'air de la chute du Niagara et si elle est belle comme sa carte postale!
C'est kitschissime.