Il y a aussi les bruits. Des centaines de mobylettes qui bourdonnent et des milliers de conversations, de klaxons. Au loin, la mer et les quartiers riches de Rio. Bienvenue à Rocinha, la plus grande favela d'Amérique du Sud.


Notre guide nous donne des instructions strictes. Nous ne devons jamais nous éloigner du groupe. Ce sentier, par exemple, mène aux maisons des narcotrafiquants qui règnent en rois et maîtres sur cette ruche humaine. Favela vient du mot «favon» qui signifie en brésilien: alvéoles. Et c'est vrai que cette ville anarchique donne l'impression de centaines de milliers d'alvéoles biscornus et colorés habités par des abeilles affairées on ne sait trop à quoi. «Velas» signifie chandelles...


Une favela de Rio de Janeiro

Une favela de Rio de Janeiro - © AP/Andre Penner

Une sémantique jolie. Il est vrai que de loin, la nuit, les favelas ont l'allure poétique de chapelets de chandelles... Mais la vie ici est à des années-lumière des métaphores et du romantisme de certains films qui nous ont fait connaître ces «cités de Dieu» qu'on retrouve un peu partout au Brésil et, surtout, à Rio, où l'on en compte plus de 900 et où habite le tiers de la population de la ville, dans un territoire politiquement et culturellement parallèle.
Les autorités qui contrôlent la vie des favelas sont d'autant plus présentes que l'État y est absent. En fait, l'équation est simple: l'absence de l'État et des services de l'État permet la présence des pouvoirs alternatifs qui sont soit les cartels de la drogue, soit des milices d'auto-défense armées. À l'entrée d'une autre favela visitée dans le cadre d'un reportage, j'ai été accueillie par un enfant de 14 ans qui portait en bandoulière une kalachnikov. Et durant ma visite «touristique» à Rocinha, quelques coups de feu ont contribué à rendre la visite des plus pittoresques...


Car ces bidonvilles, on peut les arpenter en suivant le guide! On vient nous chercher à l'hôtel et on nous amène voir la misère de près pour aussi peu que 30 dollars. Une véritable aubaine pour les amateurs de sensations fortes. Or, 30 dollars, au Brésil, représente une petite fortune: le salaire moyen mensuel des habitants du bidonville. Pourtant, les touristes sont au rendez-vous. «Des avocats, des médecins, des architectes de partout dans le monde s'intéressent aux favelas, ils en ressortent impressionnés par la structure des bidonvilles et comment ça fonctionne!», nous raconte Fabrizia, qui conduit le petit autobus qui amène tous les jours les touristes à l'entrée du bidonville. Le seul où Rejane Reis, qui opère Exotic Tour, une petite entreprise de tourisme, ose faire venir ses clients, et ce pour une raison bien simple : «Quand la police vient, j'ai peur. On doit sortir, les affrontements entre les narcotrafiquants et les policiers sont violents et sanglants. À Rocinha, il y a deux sorties. S'il se passe quelque chose, je suis avertie par les bandits et j'évacue les touristes.»

Rejane est la doyenne des guides de Rocinha. Elle se targue de faire du tourisme équitable. Une part de ses profits est remise à un organisme caritatif qui aide les enfants du bidonville. Elle nous assure que nous sommes ici les bienvenus et que notre présence aide l'économie locale. Elle nous incite à acheter des souvenirs ...et vilipende les autres «tours» qui amènent leurs clients dans la cité en mobylette ou en voiture blindée. Guider des touristes dans cet univers a quelque chose de périlleux. Il faut être de mèche avec le cartel et conjuguer avec son mode de vie... «Il y a des choses que je ne peux pas dire. Je ne peux pas parler de la drogue, car moi je reviens demain...» Au détour d'une ruelle, Rejane nous supplie de baisser les yeux et de cacher les appareils photo. Nous venons d'entrer dans la ruelle où se tiennent des «trabucos», garçons armés de 17-18 ans qui travaillent pour le cartel de la drogue qui dirige la favela. Ces enfants, Eve Bélanger les connaît bien. La jeune femme de Rimouski, installée depuis plusieurs années à Rio, travaille pour Afro Reggae, un organisme qui essaie d'intéresser les jeunes hommes des favelas à autre chose qu'à la criminalité, par la musique, la danse et le sport. Le tourisme dans les favelas, au départ, elle trouvait ça odieux. Mais, depuis quelques années, sa vision de ce tourisme de la misère a changé: «Ce n'est pas un cirque, ni un zoo! Mais, à bien y penser et après avoir discuté avec des gens d'ici qui ne sont jamais allés, je me suis dit que c'est la seule opportunité qu'ils ont d'y aller et de démystifier l'idée qu'ils se font des favelas. Il faudrait organiser plus d'activités qui permettent aux gens d'entrer dans les favelas... Avec ce tourisme, il y a plus d'étrangers qui savent ce que sont les bidonvilles que de Brésiliens. Or, il faut absolument décloisonner ces univers parallèles.» Réjane est du même avis: «Les habitants de Rio ne viennent pas ici, ils ont peur. Pourtant, il est important que ça se sache qu'au Brésil il n'y a pas que la samba et les bikinis. Il y a aussi des millions de personnes qui vivent dans ces conditions!»

Rio sera bientôt l'hôte des Jeux Olympiques et de la FIFA, ce qui amènera des milliers de touristes dans cette ville où la richesse et la douceur de vivre côtoient la grande misère, une misère si colorée que les touristes veulent la voir de près...


Cette semaine, l'armée brésilienne a pris d'assaut l'une des favelas de Rio pour libérer la population du joug des cartels de drogue. C'est du jamais vu au Brésil. Cette offensive contre les narcotrafiquants serait-elle motivée un tant soi peu par la perspective olympique et l'arrivée massive de visiteurs du monde entier?

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