Les filles en hiver

Jean-Benoît Nadeau

Pourtant, -20º, y a rien là, comme on dit chez nous. Car le pire moment de l'hiver, ce n'est pas le grand f-froid et le grand v-vent qui fait c-coller les n-narines, ou les assauts du Général Hiver. Nenni.
Le pire mois d'hiver, c'est avril.

« Avril? »
On voit tout de suite que vous n'êtes pas d'ici.
Chaque année, c'est pareil. Après les grands froids viennent le doux temps de mars, la bière sur la terrasse les deux pieds dans la neige qui fond. C'est le printemps, l'hiver est fini, on y croit...
D'ailleurs, quoi de plus agréable qu'un de ces après-midi où l'on met ses bottes de caoutchouc pour aller marcher dans la neige et la boue et laisser les enfants jouer à faire des barrages dans les rigoles?

Avant-goût de la douceur de vivre. Les crocus s'éclatent le long des murs de béton. Les enfants exigent leur trottinette. La voisine en bikini sort se faire bronzer sur le balcon. Les deux lesbiens d'en face s'égayent gaillardement la fenêtre ouverte.

La sève monte, ça jute de partout. Fini les jardins de givre, place au spasme de vivre.
J'en suis moi-même l'incarnation de la joie de vivre printanière. Je suis né, en effet, un 20 décembre, ce qui signifie que j'ai été conçu un 20 mars (la grossesse était alors de 40 semaines). Le pollen. Les abeilles. La sève.
En caravane allons à la cabane Oh hé oh!
On n'est jamais de trop pour goûter au sirop
(air méconnu).

Poison d'avril
Puis vient avril. Et là, vlan ! Double tempête de neige, -- 10º pendant dix jours. C'est la Berezina, c'est Sedan, c'est le 12 mai 1940, c'est Dieppe, c'est les Plaines d'Abraham, c'est Diên Biên Phu, c'est Hamburger Hill, c'est Pearl Harbor, ça va mal.
Et là, les avions se remplissent de tous les Canayens qui haïssent l'hiver et qui partent dans le sud au Club Med Baby Hands up pour retrouver le pollen, les abeilles et le spasme de vivre - et préparer la nouvelle fournée de gosses pour nos écoles.

C'est aussi le moment où la moitié des Français qui se sont essayés à être canadiens décident de plier bagage. Pour eux, c'est la retraite de Russie, la fin du rêve de la Cabane au Canada où l'on voit les écureuils sur le seuil.
Mais il est normal qu'avril soit dur. Avril est dur pour tout le monde, même pour un fan fini d'hiver comme moi. Mais comme je passe mes mois d'hiver à m'amuser dans la neige et à faire des sports d'hiver, je ne suis pas un frustré de l'hiver. Il me reste des réserves de bonne humeur pour la claque d'avril.

Hivers sans hiver
J'ai vécu cinq hivers sans hiver - dont trois à Paris, un à Phoenix et un à Toronto. Et je dois dire que je me suis un peu ennuyé de sa superbe brutale.
À Phoenix, n'en parlons pas : il fait tellement chaud qu'ils ne sont pas capables d'avoir d'hiver, les pauvres.
L'hiver parisien est fluet : un peu froid de temps à autre, jamais de neige, et les buissons bourgeonnent déjà fin janvier. Ce qu'ils ont à Paris, c'est un vrai printemps, qui s'étire du 1er janvier au 31 mai, qui déploie toutes ses beautés.
Bref, ce qui m'a rendu l'absence d'hiver supportable à Paris fut la longueur pour ne pas dire la langueur du long printemps parisien.
En comparaison, il n'y a pas de printemps au Québec, on passe brutalement de l'hiver à l'automne.
Je dois bien admettre que le retour à Montréal le 27 mars fut particulièrement difficile après deux semaines à Paris.

Hiver torontois
À Toronto, c'est pire : il fait assez froid pour qu'on croie à l'hiver, mais pas assez pour que la neige s'accumule. Tous les inconvénients, mais aucun des plaisirs. L'hiver torontois est parfaitement torontois.
Vous savez combien il faut de Torontois pour déneiger un trottoir?
Cinq.
Un pour pelleter, et quatre pour se demander comment ils font à New York.
Le problème fondamental de l'hiver torontois ne tient pas au climat, mais aux prétentions torontoises, qui ambitionnent d'être là où ils ne sont pas : au sud.
Les trois quarts des Torontois sont en fait des Montréalais paumés qui ont pris la 401 au lieu de prendre le 747. Ils sont allés se fourrer dans une poche du côté nord des Grands Lacs. Or voilà le problème : ils sont coincés au nord du sud.

Ces aliénés de l'hiver appréhendent donc l'hiver en faisant mine de l'ignorer. Leurs maisons sont mal isolées, ça sort dehors sans tuque, ça roule sans pneus d'hiver, et chaque année, ils se font prendre par une tempête, et ils font les étonnés et appellent l'armée. C'est immanquable.
Jusqu'au mobilier urbain de Toronto qui est complètement inadapté à l'enlèvement de la neige. Leur politique de déneigement des trottoirs est d'ailleurs la suivante : à chaque occupant de déneiger le bout de trottoir devant sa maison (véridique).
On ne peut pas vivre ainsi l'hiver dans le déni : ce n'est pas possible, l'hiver ne le permet pas.
Ce qui me fait dire que le pire de l'hiver, au fond, c'est Toronto.

Jean-Benoît Nadeau

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Jean-Benoît Nadeau

Journaliste au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Après six mois quelque part à l'ouest du Pecos, il nous revient de ce côté de la rivière des Outaouais pour parler de langue française, de ses filles, du changement climatique, de la bonne façon de préparer la choucroute et aussi encore des États-Unis, car nous sommes tous Américains.

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