Jean-Benoît Nadeau

On peut faire un livre pour s'exprimer et en vendre deux ou trois. Mais si on veut en vivre, il faut penser tonnage.
Par exemple, les 6500 exemplaires du premier tirage de mon nouveau livre, Le français, quelle histoire! représentent une pile qui monterait à la hauteur de la Place Ville-Marie à Montréal ou entre les 2e et 3e étages de la Tour Eiffel - 195 mètres, j'ai compté.
Bref, cela fait beaucoup de gens à déplacer et à convaincre.
Mon ambition ultime : vendre assez de livres pour remplir la Place Ville-Marie, mais je serais très content simplement de vendre une pile aussi haute que Burj Khalifa, à Dubaï, la plus haute tour du monde.
Il est donc vital d'écouler la première pile aussi vite que possible.

Personne ne sait rien
C'est William Goldman, le scénariste de Butch Cassidy & The Sundance Kid, qui a lancé ce trait célèbre à propos d'Hollywood : Nobody knows anything (personne ne sait rien). Il voulait dire par là que malgré toutes les sommes investies, personne ne sait pourquoi tel film marche ou pas.

C'est pareil pour le livre : personne ne sait rien.
D'où cet axiome de base du milieu de l'édition : le premier tirage du livre EST l'étude de marché.
Attends un peu, diriez-vous, est-ce que l'éditeur n'investit pas?
Quand un éditeur choisit un livre, il ne sait pas, il ne sait rien. Il y va au feeling.
Il le corrige, il le monte, il l'emballe, il le confectionne, il choisit un beau titre, une belle quatrième, une belle photo d'auteur, il l'imprime, il le place sur les tablettes, il fait sa campagne de presse statutaire et il attend.
Un éditeur ne connaît que les critiques littéraires. Et comme il édite 20, 40, 100 titres par année, il n'a ni les ressources, ni le temps pour fouiller les publics potentiels de chaque livre. Il envoie donc les livres au champ d'honneur et il attend.

Si le premier tirage s'écoule, voilà un livre qui se vend. Là, l'éditeur réimprime et il investit des ressources pour vendre le livre.
Bien évidemment, un éditeur qui aurait versé à son auteur une avance considérable - mettons dans les 40, 50ou 60 000 dollars, comme cela m'est arrivé - consentira évidemment des ressources additionnelles pour vendre le livre. Mais il arrive fréquemment qu'il se plante, car personne ne sait rien.

Le vendeur de chaussures
Comme auteur, on peut donc s'en remettre à la fatalité, ou bien se bagarrer pour faire exister le livre - auprès des lecteurs.
Si mon éditeur a choisi de me publier, c'est parce que je sais non seulement écrire un bon livre d'idées, mais je sais aussi le vendre comme la vulgaire chaussure qu'il est.
Un auteur est le spécialiste de son livre : c'est lui qui est le plus à même d'identifier les journalistes susceptibles de s'intéresser à son livre, mais aussi pour placer des articles d'opinion dans la presse pour se faire voir, rédiger des billets de blogue, donner des conférences et activer son réseau de contacts.
Un auteur qui ne fait rien s'en remet à la fatalité. Il arrive que ça marque sans qu'on sache pourquoi. Le plus souvent, ça ne marche pas.
Au Québec, comme en France et aux États unis, 95 % des livres ne vendent jamais plus de 3000 exemplaires - en général, parce que l'auteur est resté assis à attendre les demandes d'interview.

Faire voler le dindon
Alors, voilà ce que je fais à Paris depuis deux semaines.
Je passe 12 heures par jour à communiquer avec toutes les personnes que je connais pour les intéresser au livre, et surtout susciter des conseils, des contacts dans la presse et les associations.
En particulier, dans la presse, mon but est d'identifier des journalistes sympathiques à la cause, c'est-à-dire non pas ceux qui traitent de littérature, mais plutôt les journalistes qui parlent de francophonie ou de société. Ce sont eux qui vont porter le livre.

En France, bizarrement, les questions de langue ou de francophonie sont un sujet de « droite ». Donc, si je veux percer à gauche, il faut travailler plus fort.
Sans compter les billets de blogues et autres articles d'opinion qui visent le même objectif.
Je me suis aussi organisé deux conférences de presse au Centre d'accueil de la presse étrangère et à l'Alliance française de Paris.
Ce genre d'événement permet deux ou trois choses très importantes : cela me permet tester mes idées; cela me donne un balado, pour montrer aux radios ou aux télés que je suis présentable; et mon éditeur gagne deux alliés qui lui font une publicité gratis.

La poignée de la casserole
Il arrive qu'un livre se vende très bien malgré une couverture médiatique nulle. Mais peu importe le cas de figure, un livre passe la rampe parce l'ouvrage ou l'auteur a suscité un bouche-à-oreille porteur.
L'essentiel est de bien identifier les niches. La France est un gros marché, mais il n'y a pas un marché français, mais des milliers de niches. Dans mon cas, quels Français sont sympathiques à la francophonie, à la langue, voire au Québec et au Canada? Bref, je cherche constamment la poignée de la casserole.
L'erreur à éviter est de négliger les associations, les regroupements, les mouvements, voire les ministères qui ont souvent leur propre publication interne.
Pas plus tard qu'hier, une amie m'a parlé de la revue Culture et Communications, qui est le journal interne du ministère de la Culture français. Il y en a des centaines du genre.
Quand un auteur réussit à se faire adopter dans ces réseaux, le livre se vend sans même avoir besoin d'une couverture de presse imposante. Si en plus la couverture de presse suit, il fait alors du tonnage parce que ses lecteurs ont trouvé chaussure à leur pied.

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Jean-Benoît Nadeau

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Jean-Benoît Nadeau


Journaliste au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Après six mois quelque part à l'ouest du Pecos, il nous revient de ce côté de la rivière des Outaouais pour parler de langue française, de ses filles, du changement climatique, de la bonne façon de préparer la choucroute et aussi encore des États-Unis, car nous sommes tous Américains.

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