Jean-Benoît Nadeau et ses filles

Jean-Benoît Nadeau

Je dis «malgré moi» parce que je n'aime pas beaucoup ces mois commémoratifs, surtout d'importation américaine.
Les Américains ont commencé à célébrer la semaine de l'histoire des noirs dès 1926. Il faut dire qu'ils ne sont toujours pas revenus de leur histoire esclavagiste et ségrégationniste.
Le Canada fait pareil depuis 1995. Ça paraît bizarre, compte tenu de notre histoire radicalement différente.
Sauf que c'est nécessaire.

Le petit racisme ordinaire
C'est nécessaire parce que «nos» noirs sont pris avec les mêmes problèmes de sous-emploi que «leurs» noirs.
Résultat : mes filles auront plus de mal à se trouver une job parce qu'elles sont noires.
Ce n'est pas moi qui le dis, ce sont les statistiques, et les statistiques ne sont que la somme de tous les petits gestes que nous posons.
Ces statistiques reflètent une mécanique sociale en place qui défavorise le noir à compétence égale. Le banquier va lui poser plus de questions. Le policier aussi.
Remarquez que ça tend à changer, parce que tout le monde ne pense pas comme ça... Mais ça pourrait changer plus vite!

Un engrenage étrange
On me demande souvent comment j'élève deux Haïtiennes et la réponse est que je n'élève pas deux Haïtiennes : j'élève deux Québécoises nées en Haïti, ce qui est très différent.

Vous voulez savoir pourquoi Obama est plus africain qu'afro-américain? C'est parce que son père est Kenyan et que sa mère est une Américaine blanche. Il a été élevé par ses grands-parents dans une famille blanche d'Hawaï puis en Indonésie par sa mère.
Donc, contrairement à 99 % des Afro-Américains, Obama n'a pas intégré en bas âge la culture de l'exclusion. Si vous relisez sa biographie, sa découverte du racisme est très tardive, vers environ 12 ans. D'où le fait que, le soir des élections de 2008, il a beaucoup insisté pour que les Afro-américains surmontent leur complexe de victime, qui découle de cette culture de l'exclusion castratrice dans laquelle ils ont grandi.

Avant même d'avoir entendu le nom d'Obama, ma femme et moi avions fait le choix, consciemment, de protéger nos filles de la culture du racisme. C'est-à-dire de ne pas essayer de leur expliquer l'inexplicable.
D'abord parce que ce n'est pas notre expérience, et ensuite parce qu'elles n'auraient pas compris. Mais ils sont des millions d'enfants noirs aux États-Unis et ici même au Québec qui intègrent très tôt le racisme dans leur culture avant même d'avoir l'âge de comprendre.

C'est épouvantable et cela se passe justement à cause de tous ces petits riens qui font les statistiques et les grands drames.

Drôle de mot
Jusqu'à la première année, mes filles ne se définissaient pas comme «noires», mais comme «brunes». À leurs yeux, nous n'étions d'ailleurs pas blancs, mais roses.
Ce nom, les «noirs», décrit très mal le trait qu'on leur prête. Quand on songe à toutes les nuances de «noir» et nous n'avons qu'un mot : «noir».

Le «noir» est d'abord un trait physique vague pour lequel nous faisons très peu de nuances. Nous avons plus de mots pour décrire la couleur de nos cheveux que la peau «noire»!
Qu'est-ce qu'un noir?
Au fond, on est pris avec une catégorie artificielle, de nature xénophobe, et qui ne traduit aucune réalité.
Je me rappelle distinctement avoir passé deux semaines au Sénégal entouré de Sénégalais du soir au matin. Après le jour 1 ou 2, je ne peux sincèrement pas me rappeler la couleur des gens rencontrés. Parce que le concept de noir n'a plus de sens dans ce contexte.
Il me semble que la première chose à faire serait de demander aux noirs comment ils se désignent entre eux.

Mécanique d'exclusion
C'est Jean-Paul Sartre qui disait que c'est l'antisémitisme qui crée le juif. À bien des égards, on pourrait dire la même chose du noir.

On a tous toutes sortes d'idées sur les noirs. Par exemple, j'avais cru comme bien des gens que nos filles, ayant vécu les trois premières années de leur vie en Haïti, auraient du mal s'adapter à l'hiver. Les premiers jours furent un choc, et après, c'était réglé : l'hiver, c'est culturel.
Longtemps, on a dit que les noirs ne pouvaient pas jouer au hockey parce qu'ils étaient trop faibles des chevilles ou des genoux. Mais quiconque chausse pour la première fois des patins à 18 ans sera «faible des genoux et des chevilles». Nos filles patinent bien. C'est culturel.

Encore récemment, j'ai entendu quelqu'un m'expliquer que les noirs nagent moins bien parce qu'ils ont les «os lourds».
Mais pour produire des médaillés en natation, il faut des piscines. Aux États-Unis, jusqu'à tout récemment, on ne mélangeait pas les blancs et les noirs dans la même piscine. Ça aurait pris des piscines de noirs. Mais comme ils sont pauvres, ils n'ont pas de piscine.
Bref, le noir ne nage pas parce qu'il a les os lourds, mais il ne patine pas parce qu'il est faible des genoux et des chevilles.
C'est très fort, la mécanique de l'exclusion.

Un trait physique, pas moral
Sauf que la couleur de la peau, c'est vrai, c'est objectif. Oui, mais c'est juste une couleur de peau.
Parlez à un noir au téléphone. Il n'est pas noir. Vous vous donnez rendez-vous. Hon, t'es noir. Ben oui, pis?
Oui, mais est-ce qu'il n'y a pas une génétique associée aux noirs? Une certaine physiologie, des maladies?
Oui, et puis? Il y a des Blancs du Lac Saint-Jean qui traînent une maladie congénitale tellement grave qu'ils doivent faire des tests d'ADN avant de procréer. Le tiers des Asiatiques ne digèrent pas l'alcool. Les Juifs ont une forte prévalence de problèmes oculaires. Chez les blancs, c'est la thyroïde et l'intestin.
Mais cette génétique ne tient pas à la nature du groupe. Elle tient au fait que les groupes ne se mélangent pas ou peu.

Les humains sont comme les chiens. Plus la race est pure, plus ils sont tarés.
Peut-être un jour les humains feront-ils autre chose avec eux-mêmes que ce qu'ils font avec leurs chiens. On peut espérer.

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Jean-Benoît Nadeau

Jean-Benoît Nadeau
Journaliste au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Après six mois quelque part à l'ouest du Pecos, il nous revient de ce côté de la rivière des Outaouais pour parler de langue française, de ses filles, du changement climatique, de la bonne façon de préparer la choucroute et aussi encore des États-Unis, car nous sommes tous Américains.

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