Tortue

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Le mien est particulièrement riche en rebondissements. Le dernier - qui m'a empêché de dormir une partie de la nuit - est que ma cousine de 9 ans est suicidaire.
En fait, le mot est un peu fort : c'est la deuxième fois que Savannah «se rate». Sans trop avoir essayé, vraiment. En fait, «se rater» est même trop fort. Disons que, dans un moment de colère noire, Savannah a fait mine de se faire hara-kiri avec un couteau. Son père l'a arrêtée, bien évidemment.

La partie sinistre est arrivée après. Le père a dit à la mère : «On a besoin d'un psychiatre, d'un psy.» Bref : d'aide. Et la mère a répondu : «Non». Et le mari, au lieu de défier sa femme, s'est écrasé.
Bref, un cas de DPJ.

Mon amie ma mère
La mère, c'est le genre de femme correcte, beaucoup de principes, qui composte religieusement ses bouts de carottes.
Elle est aussi très fière. Jamais en 23 ans je ne l'ai entendue admettre une seule erreur. Ce qui est anormal.
On fait tous des erreurs. La mère a fait une maitrise, acheté deux maisons, vécu à l'étranger, élevé trois enfants et jamais elle n'a admis avoir fait une erreur. JAMAIS.

J'ai aussi appris qu'elle avait pour grand objectif d'être l'amie de ses enfants. En fait, cela explique tout ce qui ne marche pas dans cette maison de fous. Le père le sait, mais il s'écrase.
La mère et le père sont tous les deux dans la pensée magique. Croyez-vous que le Père Noël va passer et leur réparer leur Savannah?
En fait, c'est plus le travail du Lutin Pédopsy, du Lutin Travailleuse sociale et du Lutin conseiller conjugal.

Le pire cadeau
Il n'y a rien de pire qu'un parent qui veut être l'ami de son enfant. Un enfant peut avoir tous les amis qu'il veut : le parent est beaucoup plus rare. En principe, la nature ne lui en donne que deux - et encore.
Un jour, je disais un peu benoîtement à mon cousin Alain, celui qui est psychologue et qui a adopté deux Taïwanaises, que ça doit quand même être bien : psychologue ET parent.
Il m'a répondu : «Aïe! On peut-ti être juste parent?»
Sur le coup, sa réponse m'a surpris. À la réflexion, il avait vu juste.

«Mon» pédiatre
Bien des gens n'aiment pas aller chez le pédiatre parce qu'un bon pédiatre cherche aussi les bibittes des parents. Bref, «le pédiatre de mes filles» est aussi «mon» pédiatre.
C'est d'ailleurs ce que redoute ma belle-sœur : si sa fille est vraiment traitée, il va falloir que la mère avale la pilule.
Bref, lors de notre dernier passage chez le pédiatre, celui-ci m'a un peu surpris en parlant de l'éducation et de l'élevage des enfants. Plus il aurait dû dire : éducation, élevage et domptage. Car un enfant, c'est aussi une petite bête sauvage.

Je me rappelle que ma belle-sœur m'a dit un jour deux choses qui m'ont beaucoup troublé :
1) «On ne dit jamais non à un enfant» (quand c'est non, on dit quoi alors?)
2) «On ne peut pas tenir la laisse serrée parce qu'un enfant n'est pas un chien.» (Si un peu, quand même).
Tout le problème de Savannah vient de ce que sa mère (son amie) ne veut pas dompter sa fille.

Les trois cerveaux
Un enfant est un mammifère merveilleux et complexe qui comprend trois cerveaux : celui du reptile, celui du grand mammifère et celui de l'humain. Nous avons tous en nous de la tortue et du chien.
On peut faire l'élevage des tortues, au sens de les nourrir, mais on ne peut pas les dompter : une tortue n'a que des instincts. Pas vraiment d'émotions ni de capacité d'apprendre. À sa naissance, elle sait 80 % de tout ce qu'elle saura à la fin de sa longue vie de tortue.

Le problème fondamental de l'ado mutant, c'est qu'il se trouve intelligent alors qu'on sait qu'il agit surtout par une série de réflexes reptiliens programmés.
Le cheval, le tigre ou le chien, c'est autre chose. Que fait un dompteur de chevaux ou un dompteur de tigres? Il enseigne à une bête à surmonter ses instincts et à dominer ses pulsions.
La bête apprend à manger non pas quand elle a faim, mais quand on la nourrit. Elle apprend à ne pas courir dans tous les sens quand elle voit du feu ou une guêpe.
C'est possible par le contrôle émotif : l'animal domine son instinct parce qu'il sait que son maître sera content. Un chien en est capable, un cheval aussi. Un enfant aussi, évidemment.

Une bête bien domptée fait ce que son maître lui dit de faire. Un enfant bien élevé aussi. Avec cette nuance qu'il apprend à choisir la réaction appropriée aux circonstances : je me bats, j'évite ou je fige?
Par contre, un chien, un singe, un lion, ça ne s'éduque pas, ou à peine.
Le cerveau humain est tellement complexe que l'éducation d'un enfant dure toute sa vie, mais l'essentiel devrait être transmis quand l'enfant a boulé la boucle et qu'il arrive à l'âge de se reproduire (entre 12 et 48 ans).

Éleveur, dompteur et éducateur
Le parent fait quoi? Il est censé élever, dompter, et éduquer. Un ami ne peut pas faire ça. Un ami peut éduquer, à la rigueur, mais il n'élève pas. Il arrive des figures providentielles qui, sans être le parent, peuvent enseigner à l'enfant comment dominer ses pulsions, mais c'est rarissime.
Comme parent, on ne fait que de l'élevage au début, puis on passe en mode domptage. Plus le temps passe, plus on fait de l'éducation.

C'est précisément cette nuance qui échappe à ma belle-sœur et qui met son enfant en danger.
Savannah est prise pour se dompter toute seule parce que sa mère veut seulement l'éduquer. Un cas patent d'incompétence parentale.
Je pense que je vais appeler le Père Noël pour lui demander de mettre deux ou trois lutins sur le dossier.

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Jean-Benoît Nadeau

Jean-Benoît Nadeau
Journaliste au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Après six mois quelque part à l'ouest du Pecos, il nous revient de ce côté de la rivière des Outaouais pour parler de langue française, de ses filles, du changement climatique, de la bonne façon de préparer la choucroute et aussi encore des États-Unis, car nous sommes tous Américains.

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