Jean-Benoît Nadeau

Qu'est-ce que j'aime au juste dans la randonnée?

Encore ce weekend, je suis allé crapahuter sur le mont Saint-Hilaire. La boue? Quel plaisir! Le vent? Formidable! Les feuilles? Fameux. Le ciel? Magnifico!

Suis-je maso?

D'où me vient ce plaisir à charger les fondrières, à me mouiller les pieds dans les ruisseaux, à m'enfarger dans les racines, à trébucher sur les pierres, à glisser sur le sol couvert de feuilles, à me tordre la cheville, à me faire des ampoules, à manquer d'eau et de bouffe, avec un sac trop lourd, et les jumelles qui veulent leurs gants, les filles qui ne veulent plus de leur chapeau, les filles qui veulent leur foulard, mais ne veulent plus des gants - (ma rédactrice crie que je lui fais encore une phrase qui ne rentre pas sur son iPhone, alors j'arrête ma question ici)?

Et puis, c'est plein de randonneurs, le mont Saint-Hilaire : on est tout le temps dans le chemin de quelqu'un.

Cela me vient-il du scoutisme? C'est plutôt l'inverse: j'ai aimé les scouts parce que j'aimais la rando.

Je n'y peux rien.

Un pied devant l'autre

Même si j'en bave parfois, j'ai toujours aimé la marche. C'est mon sport. Je peux marcher pendant des heures.

Le vélo, oui, mais c'est surtout un moyen de transport. Le canot, j'aime bien, mais il y a la logistique de l'embarcation : il faut mettre le canot quelque part et cela se pratique difficilement seul.

La marche se pratique seule, avec l'intensité que l'on veut, pour le temps qu'on veut, et cela se pratique autant en ville qu'à la campagne.

Il faut maintenant que je marche avec des bâtons de marche. J'ai beaucoup résisté. En fait, cela fait 10 ans que je devrais marcher avec des bâtons, et je me suis finalement décidé après le Grand Canyon.

Mais je marche pareil. Je pense que même en chaise roulante, je marcherais : sur les mains.

Mont Royal minimum

Mais c'est un weekend raté si je ne vais pas au moins sur le mont Royal. C'est mon minimum. En Arizona, on s'est trouvé mieux après avoir trouvé deux ou trois belles montagnes de bon calibre à quelques minutes de la maison.

Parmi mes randos les plus mémorables, il y a celles que j'ai faites dans la sierra mexicaine, alors que j'étais membre d'une expédition de spéléologie et qu'on ne savait pas du tout où on allait. Les sentiers en fondrières, les mulets, le pont suspendu sur le río Tonto.

J'ai quelques grandes randos de fous à mon actif. La plus longue, je devais avoir 15 ans, nous avions marché pendant 14-15 heures d'affilée. C'était au Camp Claret. Nous étions 12 garçons et deux moniteurs. Au lieu de nous arrêter le soir, nous avons soupé et nous avons continué de nuit pour entrer au camp à 2 h du matin.

Et j'oublie le Grand Canyon, la plus spectaculaire et de loin, de chez Spectaculaire et frères. Même avec mon petit asthme à 2300 mètres, « envoueye » par là.

Le ski

J'aime tellement la marche que je marche sur la neige et la glace. Cela s'appelle le ski et le patin - je me promets d'ailleurs quelques longues balades en patin cet hiver dont je vous reparlerai.

Mais je ne suis pas capable d'aimer la raquette. C'est niaiseux, la raquette : aucun intérêt. On ne profite pas des qualités de glisse. C'est tout à fait bizarre, car j'aime la marche - et ça, ça ne glisse pas du tout.

Ce doit être cette stupide sortie de raquette que nous avions faite à huit ans à l'école. Rien de plus ridicule que ces sorties de raquettes où on voit les raquetteurs marcher en raquettes dans des sentiers tapés. J'avais fini la sortie avec mes raquettes dans les mains. Je ne suis jamais revenu de cette niaiserie initiatique. Un « raquette », oui!

La plus spectaculaire sortie de ski fut ma semaine de ski de randonnée alpin autour du mont Thabor, dans les Alpes, ex aequo avec la traversée de Charlevoix - encore que les paysages de Charlevoix ne battent pas les Alpes, on s'entend.

Charles Taylor

C'est drôle parce que chaque fois que j'essaie de comprendre ma passion de la marche, je repense à Charles Taylor.

À l'université, j'avais eu la chance d'avoir le célèbre philosophe comme prof. Et je me rappelle du cours sur Platon où il nous faisait gosser dans le texte du Phèdre.

«Et toi, qu'en dis-tu, Kritoboulos, mon ami?

- Allons prendre un pot au Peel Pub, Xenocrate, mon vieux.»

C'était très spirituel. Avec Taylor, on partait très très loin, et une fois, ce devait être en février, il nous a parlé des trois parties de l'âme ou de soi, et c'est la partie du cours dont je me rappelle le plus clairement 22 ans plus tard.

Il y a la partie désirante, la partie ardente et la partie rationnelle, et tout ce que fait l'humain remplit l'une ou l'autre de ces parties.

La partie désirante et la partie rationnelle, c'est facile à comprendre. Mais je me rappelle que pour la partie ardente, il nous avait donné un exemple de randonnée - marcher 50 kilomètres, cela ne remplit pas le besoin de la raison et ni celui des appétits. On marche 50 km parce qu'on aime ça. C'est ce qu'on appelle le caractère.

Et effectivement, il faut avoir de l'ardeur à revendre pour aimer randonner, et ça repose beaucoup la matière grise, dont le travail consiste à contempler l'harmonie du mouvement.

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Voyage

Changement de sujet : je pars jeudi pour Paris. Destination Montreux, en Suisse : quatre jours pour le Sommet de la Francophonie. Ensuite, deux semaines en Espagne, où je vais continuer mes recherches sur la langue espagnole.

Je devrais donc avoir des trucs exotiques à vous Jean-Benoiser dans les prochains numéros.

J'aurai aussi fait quelques belles balades, je l'espère.

Envoyez vos commentaires à Jean-Benoît Nadeau: Jean-benoit@nadeaubarlow.com

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Jean-Benoît Nadeau

Jean-Benoît Nadeau
Journaliste au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Après six mois quelque part à l'ouest du Pecos, il nous revient de ce côté de la rivière des Outaouais pour parler de langue française, de ses filles, du changement climatique, de la bonne façon de préparer la choucroute et aussi encore des États-Unis, car nous sommes tous Américains.

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