Le Bonhomme Carnaval

Jean-Benoît Nadeau

C'est la réflexion qui me vient quand je réfléchis au brûlot qu'a publié la revue Macleans et qui titrait Le Québec : la province la plus corrompue.

La job de bras
Le dossier se composait de trois parties.
Un article «factuel» de Martin Patriquin, parfaitement tendancieux, qui fait état des principales manchettes sur la corruption.
On y trouvait également une analyse d'Andrew Coyne, qui ne parle pas un mot de français, mais qui nous explique que les Québécois ont une tendance pathologique à la corruption.
La troisième partie était évidemment la forme : le titre du dossier, la couverture (un gros Bonhomme Carnaval avec son sourire faux) et bien évidemment le choix de ne mettre aucune contrepartie au dossier.

La vertu
L'article principal se composait d'une accumulation de manchettes qui démontrent que, oui, en effet il y a des problèmes de corruption au Québec. Le journaliste prend la peine de rappeler que de tels problèmes sont survenus en Colombie-Britannique.
Mais le plus frappant est l'absence de tout fait, de toute étude qui prouve que le Québec est la province la plus corrompue.

La seule chose que ces manchettes prouvent, c'est que la presse québécoise fait particulièrement bien son travail!
Et ailleurs? Soit que toutes les grandes villes des provinces canadiennes et Ottawa sont des temples de vertu; soit que la presse des autres provinces a du mal à faire son travail. En ai-je la preuve? Non.
Quant au papier d'Andrew Coyne, il s'agissait d'une anthologie de la francophobie et de la mauvaise foi à la Don Cherry. Le Québec est une société corrompue parce qu'il est catholique, nationaliste et que sa population est tricotée serrée. La preuve? Les Québécois vont réagir en bloc. Toute une preuve!

Fardeau de la preuve
Il est impossible de démonter une accusation grave surtout une fois qu'elle est devenue un fait public. Ce genre d'accusation inverse le fardeau de la preuve. Or, comment peut-on faire une preuve par la négative?
Le procédé est vieux comme le monde. Prenez l'époque de la chasse aux sorcières communistes à laquelle se livraient les patriotes bon teint américains. Si vous aviez la moindre tendance gauchiste, vous risquiez d'être accusé de communisme et donc d'anti-américanisme - une accusation extrêmement grave dans un pays patriotard. Si vous n'êtes pas communiste, prouvez-le!
Le salissage est d'autant plus efficace que la presse québécoise est franchement ignorée à Toronto, si bien que les arguments qui vont contre la charge de Macleans ne porteront jamais autant.

Le jaunisme
Il y a aussi le problème de l'éditeur Ken Whyte et de son chroniqueur Andrew Coyne. Je ne connais pas Andrew Coyne, mais j'ai l'occasion de le lire à l'occasion : depuis 20 ans, il écrit ad nauseam le même article de droite réac, auquel il ajoute à l'occasion un fait nouveau.
Je connais mieux Ken Whyte, l'éditeur, qui fut mon rédacteur en chef du temps que je collaborais à Saturday Night Magazine. Ken Whyte est arrivé dans le journalisme en passant par le Western Report de l'Alberta, une feuille de chou de droite.
Whyte est sorti de son champ pétrolifère parce que ses idées ont plu à Conrad Black, le magnat conservateur. Black est maintenant un bandit qui a fait de la prison pour crime financier. Mais n'allez pas croire que je dis que Ken Whyte est un bandit par association : Ken est la vertu incarnée.

Je me rappelle qu'en 1994, Ken Whyte m'avait commandé un reportage sur Louise Beaudoin, l'ex-ministre péquiste. Il avait été très déçu que je ne démontre pas qu'elle était une coucheuse et une arriviste finie. C'était sa raison principale de vouloir un papier sur elle et Ken Whyte a utilisé tous les moyens à sa disposition pour me faire dire ce que je ne voulais pas dire - et que je n'ai pas dit.
Quant à Patriquin, c'est un bon journaliste qui a une job parce qu'il écrit ce que Ken Whyte veut lire.
La tendance de fond de la carrière d'un Ken Whyte, ce n'est pas tant le conservatisme dur, que l'outrance et le jaunisme. C'est là où il excelle. C'est irresponsable, mais ça vend de la copie, et tant pis pour les conséquences.

Le dernier préjugé acceptable
Le plus malheureux, c'est le racisme latent de toute l'affaire.
Julie et moi avons souvent cette discussion. Objectivement, il ne peut pas y avoir de racisme envers tout ce qui est «French» parce que les Canadiens français, les Acadiens et les Québécois ne sont pas une race. Sauf que le papier de Coyne évoque clairement une race inférieure - son texte est presque un copier-coller des textes antisémites du siècle dernier.
Pour reprendre cette vieille idée de Jean-Paul Sartre : c'est l'antisémitisme qui crée le juif. Il n'y a jamais eu de race juive ou de race noire ou de race canadienne-française : c'est le suprématiste qui crée ces races pour démontrer qu'elles sont inférieures. Et va donc prouver le contraire!

Bref, il faudra bien un jour que l'on reconnaisse à Toronto que la francophobie est une manifestation de racisme et que des types comme Ken Whyte et Andrew Coyne sont indignes de leur emploi. On en est encore loin : deux semaines avant de publier son brûlot, Whyte était promu éditeur de tous les magazines du groupe Rogers!

L'orangisme
La francophobie torontoise est en fait la manifestation d'une doctrine ancienne, l'orangisme. On l'appelle ainsi en l'honneur du duc Guillaume d'Orange, un noble néerlandais protestant, qui mit dehors le dernier roi catholique d'Angleterre, Jacques II.
Cet anticatholicisme primaire fut l'une des idéologies fondatrices des colonies américaines, au même titre que le protestantisme biblique. Et la plupart des loyalistes qui ont fui les États-Unis après 1783 étaient, pour la plupart, des orangistes convaincus. Ils se sont installés au Québec et en Ontario, où l'orangisme s'est renforcé d'un acharnement particulier sur tout ce qui ne parlait l'anglais.
À la mort de la grand-mère de ma femme, nous avons retrouvé des papiers orangistes dans sa bibliothèque : tout le monde était orangiste.

De nos jours, il est exagéré de dire que l'orangisme est la doctrine dominante au Canada anglais; tout comme le catholicisme n'est plus la dominante de la société québécoise.
Mais cette idéologie prégnante se manifeste de toutes sortes de façons, dont le rejet primaire du bilinguisme officiel, l'adhésion tous azimuts au multiculturalisme (pour noyer le bilinguisme), le rejet de tout ce qui est français - quitte à priver 80% des enfants canadiens de connaître l'autre langue officielle du pays - et le dénigrement de tout ce qui est québécois.
Heureusement, tous ne pensent pas comme cela, au contraire.
Mais ça vend de la copie!

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Jean-Benoît Nadeau

Jean-Benoît Nadeau
Journaliste au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Après six mois quelque part à l'ouest du Pecos, il nous revient de ce côté de la rivière des Outaouais pour parler de langue française, de ses filles, du changement climatique, de la bonne façon de préparer la choucroute et aussi encore des États-Unis, car nous sommes tous Américains.

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