Jean-Benoît Nadeau

Mais là, tout d'un coup, à 7 ans, à leur quatrième semaine de deuxième année, elles ont remarqué les mots aimantés et elles se sont mises à faire des phrases. Comme ça. Sans qu'on leur demande rien. «Tu est (sic) un animal», «il y a un peux (sic)», «she will be up».

Papa gaga

C'est quand même drôle les enfants.

On les nourrit, on les fait boire, on les met au soleil, on les berce, on les laisse dormir, on joue un peu avec, et ces petits cerveaux-là se mettent à écrire.

Et on regarde ça gaga, en se demandant comment c'est-y possible.

Comment est-ce possible, par exemple, que Nathalie le mois dernier ait pu dessiner un vrai portrait de sa grand-mère? Pas gnangnan : juste la bonne posture, le bon cou, même la bonne couleur de cheveux. Erika pareil - et en plus, elle a du style.

Comment est-ce possible?

Je me suis rappelé que la semaine d'avant, dans le Vieux-Port, mes filles avaient été fascinées par un caricaturiste et elles l'avaient observé quinze bonnes minutes. Il faut dire qu'elles ne sont pas nulles en dessin en partant, mais tout de même : en quinze minutes d'observation d'un pro, elles ont assimilé assez de techniques pour pondre un portrait ressemblant de mémère.

Je vous raconte ce qui s'est passé, sans pouvoir dire comment c'est possible.

Belles plantes

C'est une question que je me pose depuis que je suis parent : ça fait quoi, un parent, au juste? L'école aussi?

Julie ma Julie et moi sommes assez peu directifs, tout en étant assez autoritaire. Nous essayons de leur donner du repos, du temps libre et de l'attention - quand elles en veulent.

J'ai souvent dit aux filles qu'elles étaient comme des plantes, qu'il faut bien nourrir, bien abreuver, qui ont besoin de lumière et qu'il ne faut pas trop toucher. Une plante ne pousse pas plus vite parce qu'on tire dessus.

En fait, j'ai pour théorie que jusqu'à ce que l'enfant aille à l'école au service de garde, le parent est à la fois jardinier et dompteur. Puis avec l'école, on se spécialise : l'école fait le gros du domptage, et le parent se retrouve avec le jardinage.

Vous allez me dire : tes filles ne sont pas des plantes. Elles sont plutôt belles plantes. Comme les plantes, il ne se passe rien, on a l'impression de faire du surplace, et tout d'un coup, wo! Ça bourgeonne.

Comme parent, il faut jardiner, mais ça veut dire jardiner juste assez, pas trop : si on jardine trop, on tue la plante, ou elle reste naine, genre bonsaï.

Et l'école

L'été dernier, comme nos filles avaient fait six mois de leur année scolaire en anglais à Phoenix, Julie et moi avons dû faire du rattrapage pendant les vacances. Pas facile, ça, l'enseignement à domicile. Au début, on devait en faire deux heures par jour; puis on a réduit à une heure, puis une demi-heure tous les deux jours.

Je suis sorti de l'opération avec une estime particulière pour le métier d'enseignant, mais aussi avec la certitude que nos filles avaient autant besoin d'un parent que d'un professeur, et que, en définitive, nous seuls pourrions être leur parent.

Un professeur est une manière de dompteur de cirque, qui enseigne à faire des trucs. Le parent fait autre chose : c'est le jardinier en chef. Il s'occupe du côté plante de l'enfant.

Si vous n'aimez pas que j'en parle comme de plante, disons que je suis le gardien du zoo, et je laisse le domptage aux dompteurs.

C'est d'ailleurs pourquoi j'exècre les devoirs avant la cinquième année : c'est une invasion des dompteurs de bêtes dans le jardin des plantes. Ça ne marche pas.

L'art de répéter

J'exagère un peu avec mon anecdote du jardinier, car il n'y a pas vraiment de métaphore pour l'exercice d'être parent, qui est à la fois jardinier, dompteur et poteau.
C'est parfois frustrant. On dit d'ailleurs qu'il faut répéter 3000 fois avant d'être compris. Si on est chanceux, l'enfant aura compris avant de passer à autre chose!

J'ai lu quelque part que les longues nuits de sommeil de l'adolescent s'expliquent largement par le fait que l'ado a besoin de dormir parce que son cerveau entre dans sa dernière phase de reconfiguration physique -- il change de forme, littéralement. Ce travail demande tellement d'énergie à la plante qu'elle ne fout rien.

En attendant l'épisode plantigrade de l'adolescence, il y a aussi des petits moments de grâce d'être parents comme quand les filles mettent les mots aimants en ordre, composent un beau dessin, traversent la piscine à la nage, ou traversent le boulevard Rosemont toutes seules comme des grandes.

Petites régressions

Le plus remarquable est qu'aucune de ces avancées n'est linéaire : elles sont toutes précédées d'une longue phase de surplace, voire de régression. Un exemple : je me rappelle qu'en maternelle, à un moment donné, mes filles se sont mises à faire des fautes dans l'écriture de leur nom. Erika a même baissé au point de faire deux fautes dans un prénom de cinq lettres.

En fait, c'était tout à fait normal, car elles se trouvaient à apprendre à l'écrire vite, leur nom, et à développer des automatismes. Donc, il était normal qu'il manque des lettres dans le processus.

Et puis soudain, c'est revenu : plus de fautes. Et là, elles écrivaient leur nom sans y penser, quatre, cinq fois plus vite. La même chose va arriver avec les phrases et l'écriture cursive.

Encore là, l'analogie avec la plante est malheureusement juste : une plante végète longtemps et pousse par bourrées.

Les enfants ont aussi leur côté bête fauve. Mais j'ai ma petite théorie là-dessus, dont je vous reparlerai.

Envoyez vos commentaires à Jean-Benoît Nadeau: Jean-benoit@nadeaubarlow.com

**********

Jean-Benoît Nadeau

Jean-Benoît Nadeau
Journaliste au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Après six mois quelque part à l'ouest du Pecos, il nous revient de ce côté de la rivière des Outaouais pour parler de langue française, de ses filles, du changement climatique, de la bonne façon de préparer la choucroute et aussi encore des États-Unis, car nous sommes tous Américains.

Toutes les chroniques de MSN Actualités

Le blogue de Jean-Benoît Nadeau à L'actualité