L'Escalier jaune

Jean-Benoît Nadeau

De l'extérieur, cela se présente comme une maison ordinaire du quartier Rosemont, avec sa brique brune et son escalier en fer. Son seul trait distinctif en est la couleur de l'escalier : un beau jaune serin, qui a aussi colonisé les balcons et la clôture. Au début, quand j'ai commencé à badigeonner du jaune serin, certains voisins - dont l'Air-Bête-en-Face - m'ont regardé un peu de travers. Mais c'est très pratique pour les taxis.
« Z'arrêtez à l'escalier jaune. - Ah oui.»
Mes filles ne s'y sont d'ailleurs pas trompées. Nous les avions adoptées depuis à peine dix jours qu'elles parlaient déjà de notre maison comme de l'Escalier jaune.
C'est d'ailleurs le surnom du kibboutz : l'Escalier jaune.

Les triplettes de Rosemont
Mais le kibboutz?
Figurez-vous que notre locataire a aussi une fille du même âge que les nôtres, alors elles sont toujours ensemble. On les appelle les Triplettes de Rosemont. Certains jours, on ne les voit presque pas. On se demande même qui est la fille de qui tellement elles sont toujours ensemble.
Des fois, c'est un peu mêlé. On ne sait plus qui mange chez qui, ni où sont les sandales. Chaque jour, on fait le tri et, avec la Voisine-d'en-Haut, on se remet une petite pile de jouets, de vêtements et de chaussures abandonnés aux hasards des impulsions du moment.

Comme la Voisine-d'en-Haut est une travailleuse autonome, comme nous, c'est encore plus pratique les jours de congé, où là on se fait des 3-3-3 - chaque parent s'occupe du kibboutz trois heures à son tour, pendant que les deux autres travaillent.

La vie en kibboutz est très utile certaines semaines où il n'y a pas de camp de jour, où l'on revient de l'Arizona avec un VR rempli de matériel; les semaines aussi où on décide de tout changer dans la maison après avoir vécu six mois dans une autre maison; les semaines enfin où le frigo ne fonctionne pas et où la sécheuse en profite pour rendre l'âme. Il y a des semaines comme ça.

Les triplettes de Rosemont
Il y a une histoire derrière l'histoire, vous pensez bien.
En fait, c'est que la petite Voisine-d'en-haut était la meilleure amie de nos filles à l'orphelinat en Haïti. Eh oui!
Le hasard de la vie a fait qu'elle fut adoptée presque en même temps que nos filles par une maman qui vivait à six rues de chez nous, dans le même quartier. C'est une travailleuse sociale du CLSC Saint-Louis-de-France qui a découvert l'histoire quand la future Voisine-d'en-Haut lui a montré la photo de sa fille fournie par l'agence d'adoption. « J'ai déjà vu cette photo-là. Les deux jumelles, ici et là, elles vivent dans votre quartier. »
Toujours est-il que nous avons fait connaissance avec la maman, les filles se sont revues, nous sommes devenus amis avec la maman, les filles sont restées amies, et maintenant la maman est notre locataire.

Encore plus drôle : ma femme s'appelle Julie Barlow et la Voisine-d'en-Haut Julie Benoît! Alors pour faire le distinguo, mon vieux père a trouvé la solution et on les appelle Madame-Julie-Benoît et Julie-ma-Julie.

Bon voisinage
Heureusement aussi qu'on a de bons voisins, mis à part l'Air-Bête-en-Face. Car Madame-Julie-Benoît n'est pas seule. Les autres voisins sur notre rue ont aussi des enfants, alors on s'échange des conseils, des histoires et des bouteilles de bière de temps en temps.
En plus, avec Madame-Julie-Benoît, on se comprend sur la façon d'élever des enfants. Quand les triplettes deviennent trop fusionnelles, on les débranche et hop, recentrage général!

La ruelle
L'autre trait distinctif de l'Escalier Jaune, c'est sa ruelle - l'autre truc qui a le plus manqué aux filles quand nous étions en Arizona. Les jouets, bof : elles avaient presque tout oublié. Mais la ruelle!
En fait, c'est la ruelle parfaite, malgré son air ordinaire. D'abord, la voirie l'a refaite à neuf il y a un an avec une belle couche d'asphalte bien lisse. La nouvelle surface permet de pratiquer le patin, la trottinette et le vélo en douceur.

Les enfants en sont fous. Certains beaux soirs d'été, ils sont une douzaine qui jouent ensemble. À quoi? Au train, à la police et aux bandits, au cirque. On ne sait pas. D'ailleurs, ce n'est pas de nos affaires.
Nous accédons à la ruelle non par une petite porte, mais par un large portail. C'est Julie-ma-Julie qui a eu l'idée. Notre clôture est relativement basse, tout comme celle de nos voisins immédiats, si bien que de notre terrasse, nous avons un large champ de vision qui s'étend sur une bonne partie du voisinage.

Depuis notre retour au pays, les enfants ont donc retrouvé les autres enfants, et elles jouent comme des malades. Ça mange comme des défoncées et ça dort comme des marmottes épuisées.
C'est tellement agréable que Julie-ma-Julie se demande pourquoi tout le monde part rester en banlieue où il n'y a pas ni escalier jaune, ni ruelle, ni kibboutz.

Envoyez vos commentaires à Jean-Benoît Nadeau: Jean-benoit@nadeaubarlow.com

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Jean-Benoît Nadeau

Jean-Benoît Nadeau
Journaliste au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Après six mois quelque part à l'ouest du Pecos, il nous revient de ce côté de la rivière des Outaouais pour parler de langue française, de ses filles, du changement climatique, de la bonne façon de préparer la choucroute et aussi encore des États-Unis, car nous sommes tous Américains.

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