Depuis deux semaines, je trimballe ma valise d'une région à l'autre, de l'Abitibi à la Côte-Nord à Schefferville. Rien de tel pour mesurer la véritable dimension du Québec - à la fois gigantesque et très petit.
J'avais déjà visité quelques fois les deux premières régions, mais c'est ma première fois à Schefferville. Surtout, c'est la première fois dans les trois régions presque en même temps.

Nord

Crédit: Jean-Benoît Nadeau

Cela me laisse une impression étrangement similaire à celle que j'ai éprouvée plusieurs fois dans l'Ouest américain.
Car si on fait abstraction des épinettes noires et des mouches noires, le Nord, c'est la Frontière.
D'abord pour ses gens. Ils sont tous un peu primaires, tout le monde a son pick-up, tout le monde chasse, tout le monde pêche. Mais ce sont tous de glorieux entêtés, un peu fous, des pionniers, étonnamment petits à certains égards, mais qui partagent le sentiment de faire partie d'une aventure.
Un aspect fascinant est bien que les autochtones sont dans le coup - c'est la différence principale entre le Nord et l'Ouest Sauvage.

C'est aussi la Frontière à cause de l'inconnu. Les trois quarts du territoire québécois sont soustraits à tout développement, à tout lien routier, coupé du monde, on ne sait même pas ce qu'il y a.
Contrairement au siècle dernier, on le survole, on voit ce qu'il y a, mais on ne sait pas - pas vraiment.

La frontière au cube
L'Abitibi et la Côte-Nord sont adossées à un espace gigantesque soustrait à notre imaginaire collectif.
En fait, hormis quelques glorieux entêtés, les Québécois tournent le dos au Nord. Le Québec est un géant géographique qui s'assume mal.
Chibougamau, ce n'est pas le Nord : c'est le Sud. Sa latitude est la même que celle de Winnipeg.
Les vraies bourgades nordiques, comme Kuujjuaq, sont plus au sud que le nord de l'Alberta. Salluit, à l'extrême nord, est à la même latitude que Yellowknife... ou Oslo.
On parle beaucoup du Plan Nord, actuellement, mais ce Plan Nord est en fait le quatrième ou le cinquième du genre. Les précédents ont visé à coloniser le Saguenay, l'Abitibi, la Côte-Nord, et à développer le fer et l'hydro-électricité. Et après chaque Plan Nord, on oublie encore le Nord 30 ans, et on recommence.
Heureusement qu'il y a quelques pionniers et des entêtés, un peu fous, parfois visionnaires, qui continuent de croire au Nord pendant que le Sud l'oublie.

Ce qui manque au Nord
Le symptôme évident de la négligence collective, c'est l'absence de route.
Pour relier Schefferville par la route au continent, il manque 60 km par le Labrador et 100 km par le Québec. Pour la Côte-Nord, même problème. Pendant ce temps, les Terre-Neuviens occupent le Labrador, bâtissent des routes, ouvrent des mines et des chantiers hydroélectriques.
Dans le fond, le Plan Nord, ça devrait être des routes : bâtissons des routes et le Nord s'occupera bien de lui-même. Cela fera un obstacle de moins pour les pionniers, les entêtés, les fous et les autochtones.
Il suffirait de 50 millions par an pendant 25 ans, et il y aurait une route de Sept-Îles à Blanc-Sablon. Il y aurait une route à Schefferville. Il y aurait une boucle qui relierait toutes les communautés inuites au reste de la planète.
Pour le prix d'un pont Champlain ou d'un échangeur Turcot, on ouvrirait le Klondike.

Si on l'avait fait quand c'était le temps, il y 30 ans, tout le Nord aurait son réseau de routes. La zone aurait été quadrillée, on saurait ce qu'elle recèle, ceux qui y vivent feraient leur épicerie à prix d'argent plutôt qu'à prix d'or, ils seraient deux fois plus nombreux et l'on pourrait s'appuyer sur eux pour la développer.
Cinquante millions de dollars par an pendant 25 ans, c'est beaucoup d'argent, c'est cher. Mais cela coûte encore plus cher de ne pas les investir. Parce que 30 ans plus tard, on veut développer le Nord et on n'a pas ce qu'il faut.