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Dans une chronique précédente, je parlais de leur gentillesse : elle découle en fait beaucoup de leur attitude par rapport à la langue. Pour un francophone, les Américains sont reposants, linguistiquement parlant, car ils n'ont pas l'idéologie puriste.
Mettez deux francophones ensemble venant de n'importe où et de n'importe quelle classe sociale. Vous êtes assuré qu'ils vont se demander si « ça se dit ». Peu importe le propos, ils vont se demander en leur for intérieur si ce qu'ils disent correspond ou non à une certaine idée de la langue pure - qui n'existe pas, on s'entend, mais qui flotte quelque part dans l'éther. Un grammairien sommeille en chaque francophone.

Le non-purisme
Les Américains ne sont pas antipuristes, car il existe des normes très fortes quoique vagues autour de la langue, mais disons que le purisme ne leur est jamais monté à la tête. D'ailleurs, cette culture de la langue n'est pas propre aux Américains : c'est même le trait qui les unit aux Canadiens, aux Britanniques, aux Australiens.
Churchill résumait cet état d'esprit par une de ces formules dont il avait le secret : « l'anglais est une langue qu'il est facile de mal parler. » C'est moins affaire de règles grammaticales que de mentalité : les anglophones tolèrent ceux qui parlent mal leur langue, à commencer par eux-mêmes, et bien sûr les immigrants.


À Londres, à Toronto, à New York ou à Phoenix, je suis toujours étonné de tomber sur un chauffeur de taxi ou un serveur de restaurant incompréhensible. Jamais en France, où les immigrants sont pourtant nombreux. Seulement, les anglophones acceptent qu'on massacre leur langue.

Langue compliquée
Remarquez bien que je ne dis pas que l'anglais est simple : il est même beaucoup plus compliqué que le français; il est donc beaucoup plus facile de s'y tromper - d'où la boutade de Churchill.
Un linguiste que j'avais un jour rencontré pour en discuter avait formulé la chose brillamment : « Le français est une langue difficile d'accès, mais facile à maîtriser; l'anglais est une langue facile d'accès, mais impossible à maîtriser. »
Il voulait dire par là que les nombreuses règles du français rendent finalement cette langue maîtrisable pour qui accepte le carcan. Ce qui explique d'ailleurs que tant de grands auteurs de langue française n'ont jamais eu le français comme langue maternelle.

L'anglais, c'est l'inverse : les règles sont apparemment simples, mais il y a tant d'exceptions et de particularités non écrites qu'il faut pratiquement être né dedans pour l'attraper. Les définitions du dictionnaire sont molles, le système de prononciation des voyelles est un foutoir, et le sens des phrases est souvent davantage dans le contexte que dans les mots eux-mêmes.
Un exemple : freedom fighter. Rien ne dit dans l'expression si le combattant en question se bat pour la liberté ou contre. On est censé comprendre. L'anglais est plein de ce genre d'expression, faite de mots apparemment simples, mais difficile à déchiffrer.
Autre exemple: to tolerate et to put up with, que les dictionnaires anglais présentent comme deux synonymes de « tolérer ». Ce que le dictionnaire ne dit pas, parce que c'est une évidence pour les anglophones, c'est que ces deux synonymes ont des « valeurs » différentes. To tolerate est académique, diplomatique, éduqué, alors que to put up with, qui veut dire la même chose, appartient au registre populaire.
Vous ne pourrez donc pas apprendre l'anglais autrement qu'en vous trompant et en vous humiliant. Mais ça tombe bien : les anglophones ne moralisent pas les erreurs comme les francophones, pour qui une erreur est une «faute». Étymologiquement, mistake, c'est méprise.

La langue whatever
La raison de cette tolérance langagière est historique. Dans son pays d'origine, l'anglais était langue du peuple, alors que le français était langue des élites. Le sentiment national des Anglais s'est ancré au 14e siècle. Et c'est cette culture populiste de la langue que les Anglais ont essaimée dans toutes leurs colonies.
N'allez surtout pas conclure qu'il n'existe pas une frange normative et élitiste dans la culture américaine, bien au contraire, mais le fait que la langue soit populaire signifie que l'oralité est très importante.
Alors que les francophones tendent, idéalement, à parler comme ils écrivent, les anglophones ont tendance à écrire comme ils parlent. Ils ont des dictionnaires, mais encore là : ils vont écrire; I'm, you're, don't même si la norme dit I am, you are, do not. Une autre tournure populaire - ain't, contraction de is not - tend à se rependre.

Les effets de la non-élite
Ce populisme déborde constamment dans les niveaux supérieurs de la langue, notamment celui de la communication publique. On ne compte plus les marques auxquelles ils donnent intentionnellement une orthographe fautive ou bizarre, genre E-Z-Flow, pour se démarquer. Dans leur poésie, ils ne répugnent pas à la rime et surtout à l'allitération, très abondante - encore une marque forte de parler populaire. Leur propension au néologisme est également proverbiale.

Un autre effet est qu'une excellente maîtrise de l'anglais est loin d'être un préalable pour se démarquer dans la vie publique américaine. Plusieurs présidents dans l'histoire américaine n'étaient pas des modèles de purisme, à commencer par George Bush, qui s'obstinait à dire « nuculaire» au lieu de nucléaire.

Un des effets les plus importants du populisme des Américains en matière de langue est que leurs élites ne répugnent pas aux arts populaires. Certes, ils ont un cinéma expérimental poussé, de la télé « culturée», et de la littérature « songée », mais rares sont les Américains qui vont se permettre de dire publiquement que la culture d'élite est meilleure que la culture populaire.

Un autre effet du populisme est que les anglophones font davantage étalage de leur humour que de leur esprit. L'humour, cela consiste largement à tourner en ridicule le sujet ou l'auditoire. L'esprit est une démonstration de virtuosité. Aux États-Unis, l'esprit est perçu comme élitiste, si bien que les personnages publics qui ont de l'esprit vont le réserver au privé. C'est l'humour qu'ils vont déballer en public.

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Jean-Benoît Nadeau

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Jean-Benoît Nadeau

Journaliste au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Ses recherches pour son prochain livre l'amènent maintenant dans le Sud-ouest américain, quelque part à l'ouest du Pecos...»

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