Jean-Benoît Nadeau et Julie Barlow

Dans l'autobus qui amenait Julie à la faculté, c'est la question que Julie entendait chaque fois qu'un nouveau passager prenait place. «How y'all doin'?» Normal direz-vous : il n'y a personne dans les transports en commun là-bas.

C'est vrai, mais il y aussi que les Américains sont gentils. C'est un trait profond chez eux. Le How y'all doin'? des passagers de l'autobus n'est d'ailleurs pas un cas isolé. Dans les restaurants, les commerces, les services téléphoniques, le personnel est spécialement choisi pour sa gentillesse - vertu cardinale ici, qui passe bien avant la compétence.
Un serveur incompétent gardera son emploi s'il est gentil. Mais s'il n'est pas gentil quoique compétent, ses carottes sont cuites.

Les Américains se sont dotés d'une batterie de comportements qui facilitent l'acclimatation du nouvel arrivant. C'est leur côté reposant. Quand vous arrivez dans le quartier, les voisins viennent tout de suite vous voir pour vous inonder de conseils ou d'aide. Quand vous arrivez au travail, ils veulent vous mettre à l'aise. Chez le mécanicien, ils vous expliquent tout.

Être accepté
Ce comportement s'explique par le fait que les Américains ont un besoin maladif d'être aimés ou acceptés. Il faut qu'on les aime. C'est une disposition d'esprit quasi universelle chez eux.
J'ai toujours pensé que la crise psychologique du 11-septembre (celui des deux tours à New York, pas celui de Salvador Allende) tire sa source dans le drame lui-même, mais aussi dans le fait que les Américains se sont fait vomir devant le monde.
C'est une sorte de transaction sociale : je t'aime, alors tu m'aimes. Le lubrifiant ultime, c'est le grand sourire Colgate à se fouler le risorius. On sourit, on sourit.
Ce qui explique aussi qu'ils s'excusent constamment ou demandent à être pardonnés, ou à dire qu'ils ne savent pas même quand ils savent.

Ces comportements sont particulièrement utiles dans une société hypermobile, où personne ne vit à la même adresse plus de sept ans. Ici, personne ne sait d'où il vient, où il va et où il est. Vite, vite, il faut sourire.
Cela facilite beaucoup l'entrée des immigrants et des migrants de toute nature. Ici, on peut aisément se trouver un emploi sans même parler l'anglais, ou même sans avoir un statut clair - du moment qu'on fait des sourires de Miss America et qu'on salut la compagnie à grands coups d'how y'all doin'?

Ce qui amène un beau problème de l'œuf et de la poule : est-ce qu'ils sont gentils parce qu'ils sont une société d'immigration et d'hypermobilité? Ou bien sont-ils capables d'être une société d'immigrants et de citoyens hypermobiles parce qu'ils sont gentils?
Difficile à dire.

Les forts et les faibles
Dans Au-delà de la culture, l'anthropologue américain Edward T. Hall classait les sociétés en deux groupes : celles à haut et celles à faible contexte culturel.
Dans une société à fort contexte culturel, genre Japon ou France, il existe beaucoup de non-dits et de principes non formulés qui compliquent la communication et qu'il faut maîtriser pour éviter de se faire ostraciser. À Paris, on a vu des carrières politiques ruinées pour un mot de travers.
Les États-Unis, le Canada sont typiques des sociétés à faible contexte : tout le monde parle n'importe comment et le message qu'on vous transmet comporte peu de sous-texte.

Concept archi relatif
Mais cette notion entre fort et faible contextes est loin d'être absolu et demeure en fait très relative. Par exemple, les Français sont compliqués, mais jamais autant que les Japonais. Au Japon, il ne suffit pas d'être né au Japon pour être japonais. En France, on ne tolère pas d'être servi par une personne qui s'exprime mal; mais on élit pour président un hongrois de grand-mère grecque et de grammaire boiteuse.

Même aux États-Unis, il existe des différences majeures d'un bout à l'autre du pays. La haute société bostonaise est éminemment complexe. Bien plus que celle de Tucson, où chaque mois de mai, le président de la chambre de commerce coupe la cravate du maire pour signaler le relâchement estival du code vestimentaire. How y'all doin'?
Ce qui ne veut pas dire que les Américains ne fonctionnent pas selon un certain nombre de codes non écrits. Prenez le port d'arme, une religion aux États-Unis, garantie par le 2e amendement de la Constitution.
Or, dans les faits, il n'y a que les « Blancs » qui s'en prévalent. Si bien qu'un Noir qui va acheter une arme va tout de suite se faire regarder de travers.

On peut donc être très gentil et raciste. C'est le côté moins reposant des États-Unis.

Envoyez vos commentaires à Jean-Benoît Nadeau: Jean-benoît@nadeaubarlow.com

Jean-Benoît Nadeau

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Jean-Benoît Nadeau

Journaliste au magazine L'actualité, Jean-Benoît Nadeau a une carrière bien remplie. Il a signé cinq livres et 700 articles de magazine, qui lui ont valu 45 prix de journalisme. Ses recherches pour son prochain livre l'amènent maintenant dans le Sud-ouest américain, quelque part à l'ouest du Pecos...»

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