Éric Darier

Je veux plutôt vous parler de l'« astroturfing ». Le terme est un néologisme qui désigne une stratégie de relation publique qui permet à des industries, qui ont peu de crédibilité, de se cacher derrière une organisation qui a l'apparence d'une organisation populaire, spontanée et grand public ou de soi-disant recherche, mais qui ont été mises sur pied de toutes pièces par ces industriels qui financent ou qui donnent de la couverture médiatique.

De la même manière qu'on étend du gazon synthétique pour donner l'illusion de ...gazon, l'astroturfing crée une organisation ou un mouvement artificiel qui ressemble à une vraie organisation citoyenne, militante et populaire ou à une organisation de recherche. L'astroturfing permet ainsi d'utiliser la plus grande légitimité des voix citoyennes, celles des organisations environnementales ou scientifiques pour faire passer un message d'industriels ou d'intérêts économiques qui sont moins crédibles.

Si le Greenwashing est la technique de relation publique qui tente de faire passer un produit comme étant plus écologique qu'il ne l'est en réalité, l'astroturfing essaye de faire passer une organisation qui fait la promotion d'intérêts marchands ou politiques comme provenant spontanément de la société civile, d'individus ou de scientifiques.

Il est certain que la controverse actuelle sur le gaz de schiste ou celle du gisement pétrolier du Old Harry dans le golfe du Saint-Laurent vont conduire des compagnies à mettre en place des techniques d'astroturfing. Accrochez vos tuques! Voici quelques exemples.

Tea party pétrolier

Aux États-Unis, le mouvement du « TEA party » est un bon exemple d'astroturfing financé par de très riches industriels qui ont fait leur fortune dans le pétrole comme les frères Koch. Le mouvement du « TEA party », populaire, anti-taxe, ultra-conservateur, a permis de mobiliser l'électorat en faveur des candidats les plus à droite lors des élections de novembre 2010 et fait perdre ainsi la majorité démocrate à la Chambre des représentants. Bref, les riches financent et mobilisent des pauvres pour faire leur lobby par proxy.

Les astroturfers-sceptiques du climat

C'est le même lobby pétrolier qui s'arrange pour, qu'à des moments stratégiques comme avant un vote sur un projet de loi sur l'énergie ou une rencontre internationale sur les changements climatiques, sortent publiquement des « opinions » remettant en question les changements climatiques. Les mensonges, plus ils sont gros, plus ils sont osés, mieux ils semblent passer!... mais jusqu'à un certain point.

Greenpeace a d'ailleurs publié plusieurs rapports qui montrent notamment que ce sont des compagnies pétrolières qui financent les soi-disant scientifiques « sceptiques » remettant en question le consensus sur les causes des changements climatiques.

Les astroturfeurs du gaz de schiste

Le Mouvement d'appui au gaz de shale (MAGS) est un exemple d'astroturfing pour le lobby des gaz. Vu le peu de crédibilité d'André Caillé de l'Association pétrolière et gazière du Québec à convaincre l'opinion publique, les lobbyistes du gaz de schiste ont décidé de créer un « mouvement », et rien d'autres, pour faire la promotion de leurs intérêts. Dans le cas de MAGS il semblerait que ce soit les sous-traitants de compagnies de gaz de schiste qui aient eu cette idée brillante d'astroturfing. (Le Devoir). Il faut admettre que ce ne fut pas jusqu'à présent, l'exemple le plus efficace d'astroturfing! Et d'ailleurs, ceci indique une faiblesse de l'astroturfing est que dans la plupart des cas, il est assez facile d'exposer les véritables acteurs derrière ces opérations de relations publiques.

L'astroturfing de l'amiante : l'Institut du Chrysotile

L'Institut du Chrysotile a pour objectif « l'utilisation sécuritaire et responsable du chrysotile ». Premièrement, au lieu d'utiliser le mot « amiante » qui a mauvaise presse et à raison, car elle tue environ 100 000 personnes par an, ils préfèrent de parler de « chrysotile » qui est une variété d'amiante qui représente 95 % de l'amiante utilisée pendant le dernier siècle (voir le rapport de la US Geological Survey).

Deuxièmement, ils se décrivent comme étant un « institut » pour camoufler le fait qu'ils sont une organisation de lobby pour l'industrie de l'amiante. Bref, voici un autre bel exemple d'astroturfing, mais cette fois-ci pour se donner une crédibilité pseudo scientifique alors que le consensus scientifique international reconnait qu'il est impossible d'avoir une utilisation sécuritaire de l'amiante (voir The Lancet).

Face à l'astroturfing, c'est aux citoyens de demeurer vigilants et critiques. Demandez-vous toujours : quels sont les intérêts économiques qui se cachent derrière des organisations d'astroturfing ? Qui les financent ? Si vous arrivez à répondre à ces questions ou en deviner de réponses, vous serez mieux équipé pour résister à la manipulation.