Éric Darier

Sans doute, le refus de Jean Charest n'était-il pas étranger au fait que son gouvernement étudie actuellement une demande de garantie de prêt de 58 millions de dollars permettant la relance des activités de production d'amiante chrysotile à la Mine Jeffrey Inc., à Asbestos. Le marché principal pour l'amiante ainsi produit au Québec serait les marchés en Asie et notamment celui en Inde. Environ 95 % de l'amiante vendu au monde est de l'amiante chrysotile.

Si ce projet allait de l'avant, la mine Jeffrey produirait 200 000 tonnes d'amiante par an pendant les prochaines 25 années. Pratiquement toute la production serait exportée dans des pays du Sud. Comme citoyen, est-on prêt à laisser Jean Charest prendre une telle décision en notre nom, décision dont on sait déjà qu'elle entrainera la mort de milliers de personnes? Si Jean Charest va de l'avant, vous et moi serons responsables.

Dangers de l'amiante

Le consensus bien établi reconnait que l'amiante est dangereux pour la santé. Selon l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) « l'état des connaissances à ce jour permet de conclure que l'amiante chrysotile est un cancérigène pour l'humain ». Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), l'Occupational Safety and Health Administration (OSHA) et le National Toxicolgy Program (NTP), le National Institutes of Health (USNIH) s'entendent sur le fait que tous les types d'amiante causent plusieurs types de cancer (cancer pulmonaire, mésothéliome de la plèvre, mésothéliome du péritoine, du larynx et des ovaires) et en plus des maladies chroniques des poumons, telle l'amiantose.

Face à cette réalité, il n'est donc pas surprenant que plus de 50 pays aient complètement interdit l'utilisation de l'amiante. Chaque année, on dépense des millions de dollars au Québec et au Canada pour retirer l'amiante des bâtiments (écoles, hôpitaux, etc.) et y compris... de la Chambre des communes à Ottawa!
La Banque mondiale a adopté des directives afin de ne pas financer des projets qui ont recours à l'amiante à cause des risques pour la santé. La Banque mondiale, qu'on ne peut certainement pas accuser d'être partisane de Greenpeace, reconnait que les « dangers des matériaux contenant de l'amiante ne sont plus à prouver et que c'est un fait ». La Banque mondiale établit même une liste des alternatives existantes à l'amiante (annexe 4).

La chimère de l'utilisation sécuritaire de l'amiante

Le « Regroupement de partenaires en faveur de l'usage sécuritaire, responsable et contrôlé du chrysotile (= amiante) » qui fait la promotion du projet de la Mine Jeffrey répond qu'il est possible d'utiliser l'amiante de manière sécuritaire. Cette affirmation est tout à fait théorique. La pratique est tout autre. L'INSPQ conclut que « l'expérience du Québec démontre qu'il existe d'importantes difficultés à appliquer les mesures d'utilisation sécuritaire préconisées ». Par exemple, l'INSPQ a trouvé que dans les 8 usines au Québec qui utilisaient encore l'amiante en 2007, aucune n'avait un niveau « sécuritaire » !

Et encore, faut-il rappeler que la norme d'exposition à l'amiante chrysotile au Québec considérée comme étant sécuritaire est 100 fois plus élevée que celle qui existe aux Pays-Bas ou en Suisse et qu'elle est dix fois supérieure aux normes de beaucoup de pays occidentaux et d'autres provinces canadiennes!

Si on n'est pas capable ici, dans un pays riche, de gérer d'une manière sécuritaire l'amiante, comment est-il possible de croire que ce sera possible dans des pays du Sud? Allez voir les photos des sacs d'amiante qu'on retrouve déjà dans les dépotoirs en Indonésie! (La Presse)

D'autres partisans de l'amiante prétendent que « le minerai que nous exportons est principalement utilisé dans de l'amiante-ciment (totalement inerte) destiné à la fabrication de canalisation essentielle pour distribuer l'eau potable » (Cyberpresse). Quel culot que de prétendre que le ciment est « inerte »! Allez voir le stade olympique ou l'échangeur Turcot dont le ciment « inerte » se désagrège après quelques décennies. Chaque fois qu'il faudra réparer les canalisations, les travailleurs et les résidents seront exposés aux poussières toxiques d'amiante.

Solution : du développement durable!

La conférence régionale des élus (CRÉ) de l'Estrie voit plutôt d'un œil favorable le projet de la Mine Jeffrey. Sans doute, les 400 emplois potentiels sont la motivation principale des élus. Le lobby de l'amiante offre un faux réconfort moral à la CRÉ de l'Estrie qui n'aura pas à se préoccuper des conséquences néfastes de leur décision en Inde et ailleurs. Bref, du pur balayage dans la cour du voisin!

Ne serait-il pas plus judicieux et porteur d'avenir que le gouvernement Charest offre les 58 millions de dollars que la Mine Jeffrey exige, à la région d'Asbestos pour qu'elle investisse dans la création d'emplois dans des secteurs plus écologiques et moins dangereux pour la santé? Il faut diversifier l'économie des régions pour qu'elles dépendent moins de projets comme celui de la Mine Jeffrey. Avec 58 millions de dollars investis dans des projets innovateurs, on pourrait créer bien plus que 400 emplois! Les élus de l'Estrie seraient-ils à court d'idées?

Quant à Jean Charest, il devrait avoir le courage moral et politique de dire non à l'exportation de l'amiante et non au chantage de la Mine Jeffrey. Si vous ne voulez pas que Jean Charest prenne une mauvaise décision en votre nom, allez lui dire.